Juifs marocains : La nostalgie

Partout dans le monde, nos concitoyens israélites renouent de plus en plus avec leur marocanité. Beaucoup choisissent de retourner à la terre de leurs ancêtres.

Toute sa vie, Einat l’a pratiquement passée en Israël. Son nom, Levi, en fait une descendante d’une des douze tribus ayant vécu d’après le «Tanakh», le texte sacré de la religion juive, au pays de Canaan, dans le Proche-Orient ancien. Mais comme la majorité des Israéliens (près de 63%, d’après un résumé statistique de 2009 du Bureau central des statistiques (CBS) israélien), Einat vient en fait d’une famille d’immigrés. Elle fait partie de la nombreuse communauté marocaine - environ 800.000 personnes, d’après un guide publié en mars 2016 par le gouvernement marocain - résidant dans l’Etat hébreu. «Mes grands-parents Yossef et Sol Boussidan vivaient dans le mellah (quartier juif, ndlr) de [la ville de] Meknès», nous raconte-t-elle. «J’ai récemment découvert que leurs ancêtres étaient arrivés à Meknès en provenance d’un lieu appelé Zaouia non loin de [la ville de] Marrakech.»

Identité marocaine

Einat nous confie effectuer des recherches sur ce qu’elle appelle «la partie manquante de [son] identité marocaine» depuis 2007. Elle nous explique que tout a commencé lorsqu’elle est tombée sur une rare photo de famille, peu avant le départ en 1952 de ses grands-parents pour la Terre promise. «Sur cette photo mes grands-parents et leurs deux petits enfants souriaient, en tenant le drapeau israélien», dépeint-elle. «Je me souviens en train de regarder cette photographie pendant si longtemps en essayant de réaliser ce que j’étais exactement en train de chercher. C’est juste avant ma première visite au Maroc (en 2012, ndlr) que j’ai finalement réalisé que cette photo décrit leur choix pour un futur différent, qu’ils pensaient être meilleur pour notre famille.»

A l’image d’Einat, un grand nombre de Juifs marocains expatriés renouent avec leurs origines. En Israël notamment, beaucoup célèbrent chaque année au sortir de «Pessa’h», la pâque juive, la «Mimouna», une fête typiquement marocaine. Même des Juifs non marocains y prennent part. C’est d’ailleurs quasiment devenu une fête nationale israélienne. On y déguste entre autres des mets du Maroc, notamment des «moufletas», les fameuses crêpes marocaines dites aussi «rghayef», et on y fredonne des airs rappelant la patrie de toujours, bien qu’on n’y ait jamais (encore) mis les pieds. «Moi quand je vais chez eux (les Juifs marocains expatriés, ndlr), quand nous nous rencontrons chez eux [dans la capitale de la France] Paris ou aux Etats-Unis, ce qui m’ébahit c’est que les traditions marocaines tout à fait qui étaient les leurs au Maroc sont restées les leurs, que ce soit de par leur belle cuisine, et le plus important c’est le costume marocain : la djellaba, le fez», témoigne le chanteur de musique arabo-andalouse Abderrahim Souiri, qui se rend souvent à l’étranger animer des mariages ou des «bar mitzvahs», le rite de passage juif. «En toute sincérité la prunelle de leurs yeux c’est le Maroc et les Marocains et le Roi du Maroc.»

Certains commencent même à suivre des cours d’arabe dialectal marocain, la «darija». D’ailleurs, à partir de l’année scolaire 2016-2017, l’enseignement de la langue devrait être introduit dans le système éducatif israélien. C’est le poète israélien Erez Biton, natif en 1942 de la ville d’Oran, dans l’Algérie alors française, mais dont les deux parents sont originaires du Maroc, qui a été chargé de chapeauter la réalisation des manuels y afférents. D’autres s’essaient, eux, aux dialectes amazighs marocains, à savoir principalement le tarifit, le tamazight et le tachelhit, si ce n’est l’amazigh standard fixé à partir de sa création en 2001 par l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM).

«Nous n’avons jamais renoncé à notre riche patrimoine et à notre riche culture judéo-marocains», affirme le président de la Communauté juive marocaine de Toronto (CJMT), Simon Keslassy. Dans cette ville du Canada résident des Juifs marocains depuis 1956. M. Keslassy était de passage à Casablanca, lundi 23 mai 2016, à l’occasion de la conférence nord-américaine de la communauté juive marocaine, organisée sous le haut patronage du roi Mohammed VI au Musée du judaïsme marocain de la ville. Il a, dans ce cadre, évoqué l’attachement dont à plusieurs reprises les Juifs marocains de Toronto ont fait preuve envers leur pays d’origine, notamment en apportant leur soutien à la cause nationale du Sahara. «Nombreuses ont été nos déclarations médiatiques en faveur de notre Sahara marocain, et qu’il restera à jamais», a-t-il illustré.

Morocco revival

plusieurs publications sur les raisons politiques et culturelles du départ des Juifs du Maroc, y voit un «phénomène relativement récent». «C’est dans les années [19]70 que débutèrent les premières visites d’Israéliens au Maroc», expose-t-il. «Très vite, ces retours au pays natal devinrent un courant torrentiel qui entraîna avec lui de nombreux autres Israéliens qui n’étaient pas d’origine marocaine.» M. Bin-Nun évoque les «misères» dont ont fait l’objet les Juifs marocains expatriés dans leurs pays d’adoption. «Les Juifs marocains, arrivés en Israël dans les années [19]50 et [19]60, bien après ceux d’Europe arrivés depuis la fin du XIXe siècle, furent incontestablement discriminés et vécurent des années extrêmement difficiles au cours de leur intégration», reconnaît-il.


Il ajoute toutefois «que les familles juives marocaines arrivées en Israël ont réussi 50 ans après à devenir de fervents nationalistes israéliens et se définissent comme tels». «Par contre, l’intégration d’une partie des Juifs marocains en France a, à mon avis, moins réussi et nombre d’entre eux ne se sentent pas totalement Français et ont plus d’affinité avec Israël du point de vue identitaire, ce qui en soi me semble déplorable pour la société française », soutient-il. Ces dernières décennies, de nombreux Juifs se sont réinstallés au Maroc. Les autorités marocaines n’en pipent généralement pas mot. Parmi eux Fanny Mergui. Ancienne militante sioniste, c’est-à-dire défendant l’établissement d’un État juif en Palestine, Mme Mergui est rentrée en 1993 après 32 ans à l’étranger, en Israël et en France. «Quand je venais régulièrement au Maroc chaque année - puisque mes parents n’ont jamais quitté le Maroc, en fait-, chaque fois que je partais je ressentais une espèce de déchirement», confesse-t-elle. «J’avais un sentiment d’exil tout en étant intégrée à la société française. Et ce qui m’a permis, en fait, de tenir, c’était ces années aux retours permanents entre le Maroc et la France.»

Attache profonde

«Moi ce qu’ils m’ont toujours dit là-bas c’est qu’au Maroc on était des Juifs et en venant en Israël on est devenus des Marocains», rapporte-t-elle. D’après Mme Mergui, «la culture marocaine a perduré en Israël.» «Il y a beaucoup de petites gens - moi j’en ai connu dans ma propre famillequi ont économisé toute leur vie pour venir au Maroc voir leur pays. Et ce qui est quand même intéressant, c’est vraiment spécifique, je crois. De tous les Juifs du Maghreb, ce sentiment d’attache profonde avec le pays natal, je crois qu’il est vraiment spécifique aux Marocains. J’ai côtoyé quand même les Juifs algériens en France, les Juifs tunisiens ; ils n’ont pas du tout ce sentiment fort comme ça d’attache.»

«Je pense que l’amour des Juifs du Maroc pour le Maroc ne les a jamais quittés», résume le cinéaste Kamal Hachkar.

Déjà auteur en 2013 d’un documentaire, «Tinghir-Jérusalem, les échos du mellah», sur les anciens Juifs de la ville de Tinghir, dont il est originaire, installé aujourd’hui dans la ville de Jérusalem, au ProcheOrient, M. Hachkar devrait «normalement» sortir en 2017, nous révèle-t-il, un deuxième film, provisoirement intitulé «Retour au pays natal». Cette fois, il s’intéresse aux Juifs marocains expatriés de «troisième génération.» «La chance que j’ai c’est que j’ai toujours gardé une maison, mes parents, mes grands-parents ; voilà, des liens», avance M. Hachkar, qui a passé la majeure partie de son enfance en France. «Mais eux, la tragédie de cette Histoire-là c’est que quand ils ont quitté, ils ont tout quitté ; ils ont tout laissé derrière. Et c’est pour ça, je pense, que dans la troisième génération, ça leur fait poser beaucoup de questions sur leur identité ; ce qu’ils sont. Et ils ont en tout cas le besoin, et ça c’est clair et net - on le verra d’ailleurs très bien dans le deuxième film -, de se réapproprier leur identité marocaine.»

«Le risque était grand, il y a 40 ans, de voir le judaïsme marocain disparaître de son pays comme société vivante, comme il a quasiment disparu de presque la totalité du monde arabe, presque par inadvertance», déclare Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc et président du Rassemblement mondial du judaïsme marocain. «Depuis près d’un demi-siècle, notre principal souci a été de maintenir ouverte notre maison familiale, dans la terre-mère, de la consolider, de la restaurer, préservant ainsi sa capacité d’accueil pour tous ses enfants.»

Pont culturel

Einat vit actuellement entre le Maroc et Israël, où elle travaille depuis novembre 2015 en tant que développeuse de l’apprentissage en ligne pour le compte d’une organisation non gouvernementale (ONG) locale, le Centre pour la technologie éducationnelle (CET). Depuis 2013, elle mène par ailleurs au Royaume une expérience précurseuse dans le domaine du tourisme social. Elle souhaite de la sorte, comme elle nous l’expose, «[se] reconnecter avec [son] passé, reconstruire le pont culturel entre [ses] deux pays.» «La plupart des gens ont un seul pays - la vérité est que j’en ai deux et à notre époque vous n’avez pas vraiment à choisir - j’ai réalisé que je pouvais être Marocaine et Israélienne en même temps, spécialement quand je vis dans un pays qui a un million de Marocains», considère-t-elle. Elle annonce revenir «Inch’Allah» au Maroc en «octobre» 2016 «et aussi pour le Festival des andalousies atlantiques dans [sa] ville favorite au Maroc - Essaouira.»

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