Interview de Yigal Bin-Nun, historien : "Le Marocain ne voit que très rarement l’Israélien comme ennemi"

DÉCRYPTAGE. Yigal Bin-Nun fait partie de la nouvelle génération d’historiens israéliens qui décortiquent l’Histoire sans s’embarrasser de gants de velours. D’origine marocaine, il a consacré de nombreux travaux aux raisons politiques et culturelles du départ des Juifs du Maroc. Dans cet entretien, il analyse l’engouement pour leur pays d’origine d’un grand nombre de Juifs marocains expatriés, qu’il qualifie de «relativement récent».

Maroc Hebdo: Comment expliquez-vous, en tant qu’historien, l’engouement d’un grand nombre d’Israélo-marocains pour le Maroc? S’agit-il d’après vous d’un phénomène ancré dans l’Histoire?

Yigal Bin-Nun: L’engouement des Israéliens d’origine marocaine pour le Maroc est un phénomène relativement récent. Il répond probablement à un autre phénomène, celui de la classe intellectuelle et politique marocaine qui se penche ces dernières décennies sur l’élément juif de son passé. Le départ des Juifs du Maroc fait partie d’un processus migratoire lié à un désir de promotion sociale que l’on peut remarquer tout au long de leur Histoire. D’abord ce fut une migration interne de la périphérie vers [la ville de] Casablanca, le nouveau centre névralgique et économique du pays. Ensuite les départs avaient pour but d’autres pôles attractifs pouvant répondre à leur désir d’évolution culturelle grâce à la francisation qu’ils acquirent avec grande avidité. Une chose est claire: les Juifs quittèrent le Maroc sans amertume envers les Marocains. Si amertume il y a c’était plutôt contre la société de leur nouveau pays d’adoption.

Maroc Hebdo: A quel moment de l’Histoire peut-on alors parler de «Morocco revival» au sein de la communauté juive marocaine expatriée?

Yigal Bin-Nun: Etant Juifs dans un pays musulman, francophones dans un pays en voie d’arabisation et minoritaires dans un nouveau Maroc en pleine épreuve de démocratisation, les chances d’une complète intégration dans ce pays arabo-musulman n’étaient pas grandes. L’espoir d’une nouvelle vie dans de nouveaux horizons était plus attrayants. Durant de longues années ils subirent dans leurs pays d’adoption toutes les misères que rencontre l’immigrant partout dans le monde aussi bien en Israël, en France ou au Canada. Préoccupés par les problèmes de survie et par les efforts d’intégration, le passé marocain n’était pas à l’ordre du jour. Ce n’est que peu à peu que le Juif marocain commença à éprouver la nostalgie de son passé et de son enfance dorée. C’est dans les années [19]70 que débutèrent les premières visites d’Israéliens au Maroc. Très vite, ces retours au pays natal devinrent un courant torrentiel qui entraîna avec lui de nombreux autres Israéliens qui n’étaient pas d’origine marocaine.

Maroc Hebdo: Vous décrivez un Maroc post-indépendant de prédominance arabo-musulmane. Pensez-vous qu’entre-temps, le pays ait changé, et qu’il soit devenu plus à même, si l’on vous suit, d’intégrer sa communauté juive?

Yigal Bin-Nun: Le phénomène marquant dans l’Histoire du Maroc indépendant dont on parle peu est l’admiration qu’avait la quasi totalité de la classe politique marocaine envers ce qu’on appelait à l’époque «le miracle d’Israël» (lire par ailleurs). Les choses sont évidemment à présent bien plus nuancées. Mais tout Israélien retournant d’une visite d’affaire ou touristique du Maroc est frappé par la sérénité du Marocain qui n’égale que son amabilité, son savoir-vivre et son étonnement de voir comment le Juif marocain devenu Français ou Israélien est resté ancré dans ses us et coutumes d’antan après de si longues années d’absence.

La musique classique andalouse connaît ces dernières années en Israël un apogée qu’elle n’a jamais connu dans le passé et la cuisine marocaine est devenue pratiquement la cuisine nationale israélienne. Le Maroc de son côté n’est pas resté indifférent à ces symptômes. Des réalisateurs de films de fiction ou de documentaires se penchent avec affection sur l’élément juif dans l’Histoire du Maroc. Le Marocain en général, hormis les partis politiques, ne voit que très rarement l’Israélien comme ennemi mais plutôt comme un cousin, exemple de réussite. Le nombre de sites Internet dédiés à la symbiose israélo-marocaine ou judéo-marocaine est considérable. Plus d’une fois, lors de mes conférences au Maroc, j’ai été surpris par le nombre d’intellectuels qui voyaient en Israël un partenaire idéal pour le Maroc dans le domaine politique, culturel et scientifique. Le Marocain est fier de la réussite de ses anciens concitoyens aux EtatsUnis, au Canada, en Israël ou en France. Dans le monde culturel amazigh l’attrait israélien est encore plus accentué comme partenaire idéal devant certains abus de la politique panarabe ou panislamique. Un ministre de la Culture israélien ou un prix Nobel juif français, tous deux d’origine marocaine, font la joie sur les sites Internet du Maroc.

Maroc Hebdo: Cet engouement israélo-marocain pourrait-il d’après vous devenir, comme au temps du roi Hassan II, un tremplin dans le domaine politique international?

Yigal Bin-Nun: Personnellement, je pense que tôt ou tard un processus de consolidation de cette amitié ne tardera pas à créer des bénéfices pour les deux pays.

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