NOUVEAU PLAN POUR L'ENSEIGNEMENT DE L'AMAZIGH

Une généralisation d'ici 2030 est-elle réalisable ?

Vingt-trois ans après la reconnaissance officielle de l'amazighe en 2001, le Maroc lance un plan pour intégrer cette langue dans tous les établissements scolaires du primaire d'ici 2030. Serait-il un véritable pas vers le plurilinguisme ou juste un autre plan ambitieux destiné à échouer?


23 ans après que le Maroc a officiellement reconnu l'amazighe comme partie intégrante de son patrimoine linguistique et culturel, en 2001, un plan concret pour la généralisation de son enseignement est enfin établi. Le ministère de l’Éducation nationale a lancé un ambitieux projet qui vise à intégrer l'enseignement de cette langue dans tous les établissements scolaires du Royaume d'ici 2030. Avec des objectifs de couverture de 50% des écoles dans les deux prochaines années et une généralisation complète en 2030, le plan soulève autant d'espoir que de questionnements. L'ambition est clairement affichée, mais la faisabilité et les défis restent à examiner. Pour Mohammed Zerouali, directeur des curricula au sein du ministère de l’Enseignement, la généralisation de l’enseignement de l'amazigh n’est plus un choix, “Le Maroc ne peut pas ne pas être plurilingue. Le devenir plurilingue est notre destinée” , explique- t-il. La Constitution de 2011 est venue entériner une nouvelle cartographie idiomatique irréversiblement plurilingue qui traduit la conscience d’un enrichissement par l’adhésion à des affluents culturels pluriels.

L’extension progressive de l’enseignement de l’amazigh dans la perspective de sa généralisation définitive d’ici 2030 contribue à la réalisation de cette ambition nationale.” Ainsi, ce représentant du ministère explique que “la Constitution de 2011 (Article 5) est venu entériner ce crédo pluriel de notre identité. La loi-cadre 51-17 (article 31), la loi organique 26-16 et la feuille de route 2022-2026 (Engagement 2-Objectif 7) et toute une littérature juridique réglementaire, mettent en avant l’obligation d’étendre progressivement l’enseignement de la langue amazighe au primaire”. Ainsi, sous la direction de Chakib Benmoussa, le plan s'articule autour de l'affectation immédiate de 600 enseignants spécialisés pour la prochaine année scolaire et la formation d'au moins 2.000 enseignants mixtes. Plus concrètement, M. Zerouali explique que dans le volet de la formation initiale domiciliée dans les Centres Régionaux des Métiers de l’éducation et de la formation, les enseignants-stagiaires apprennent à planifier, à gérer et à évaluer en langue amazighe. Une dizaine de modules spécifiques et une enveloppe horaire significative pour la mise en situation professionnelle contribuent à la professionnalisation des stagiaires et à leur préparation pour prendre en charge les cours en langue amazighe.

Quels objectifs
D’autre part, au niveau de la formation continue, la correspondance 0444/24, avance M. Zerouali, déploie un plan national de formation au profit de 2.000 enseignants bilingues pour qu’ils regagnent et renforcent le contingent du personnel enseignant la langue amazighe. Pour cela, un groupe d’experts a mis en place un module de formation autour de la didactique disciplinaire amazighe et les AREF, en tant que courroie de transmission, orchestrent les sessions de formations. “Le nombre de candidats a dépassé, et de loin, le nombre initialement prévu. C’est dire que le corps enseignant bilingue est fortement dans la réussite du dispositif de l’extension progressive de l’enseignement de la langue amazighe”, a souligné M. Zerouali. Ces chiffres, bien que prometteurs, cachent les défis réels tels que la qualité de la formation, l'adéquation des ressources, et la capacité des infrastructures à soutenir une telle expansion. La majorité des enseignants de langue amazighe que nous avons consultés, bien qu'enthousiastes à l'idée de mettre en oeuvre ce plan, expriment certaines appréhensions.

"Ce plan présente plusieurs contradictions notables", affirme le professeur Rachid Akerdad, enseignant de langue amazighe à Taroudant. "D'une part, il envisage de recruter et de former des enseignants exclusivement pour la langue amazighe, ainsi que d'autres qui seraient bilingues ou trilingues, sans pour autant clarifier comment ces compétences linguistiques diversifiées seront intégrées” assure-t-il en plaidant que d'autre part, le ministère n'a pas abordé la question de l'enseignement privé; le plan concerne uniquement le secteur public. M. Akerdad souligne également que le plan omet de considérer l'enseignement de cette langue aux enfants des Marocains résidant à l'étranger, ce qui est une lacune significative dans notre approche globale de la promotion de notre patrimoine linguistique. Par ailleurs, " l'absence de projets pour étendre l'enseignement de l'amazighe au-delà du niveau primaire soulève de sérieuses questions quant à la vision à long terme pour cette langue.


Depuis deux décennies, nous nous battons pour intégrer l'amazighe dans l'éducation primaire, et cette lutte continue, souvent entravée par des défis politiques, sociaux et logistiques considérables. Si le passage à l'enseignement secondaire - collèges et lycées - n'est même pas envisagé, comment pouvons-nous espérer voir cette langue prendre sa place dans des sphères plus larges comme les universités ou les médias?”, se demande-t-il en soulignant que l'enseignement de l'amazigh dans le supérieur et sa présence dans les médias sont cruciaux pour renforcer son usage quotidien et sa légitimité culturelle. “Ces étapes sont essentielles pour transformer l'amazigh de sujet d'étude à langue vivante, utilisée pour communiquer des idées complexes et modernes, et pour participer pleinement à la société”, déclare M. Akerdad en plaidant que sans une vision claire pour l'enseignement de l'amazigh à tous les niveaux éducatifs, il est difficile d'imaginer comment elle pourrait s'établir fermement dans le paysage culturel plus large du Maroc et au-delà.

Des défis persistants
Pour sa part, Tayeb Amkroud, enseignant de la langue amazighe, assure que "depuis plus de vingt ans, le ministère de l'Éducation nationale a commencé à intégrer la langue amazighe dans le système éducatif national mais ça peine toujours à décoller comme il le faut". L’enseignant rappelle que "les premiers mois de l'année 2003 ont marqué le début d'une nouvelle ère pour cette langue, une langue maternelle pour des millions de Marocains, qui a longtemps été exclue des institutions éducatives". Malheureusement, ce rêve s'est évaporé. En juillet 2003, de nombreux enseignants du primaire, parfaitement qualifiés pour enseigner l'amazigh, ont bénéficié de formations qui se sont étendues sur plusieurs semaines jusqu'en 2008. Cependant, "en l'absence de suivi, d'obligation ou de responsabilisation", déplore-t-il, "la majorité des bénéficiaires de ces formations ont abandonné le projet, considérant le temps de formation comme des vacances payées, un moment de détente".

La même remarque qu’avait fait en 2008 déjà Ahmed Boukkous, directeur de l’IRCAM dans une interview à Aujourd’hui le Maroc, notant que “cet enseignement manque de structure adéquate pour le suivi pédagogique et d’encadrement des enseignants de la langue amazighe existants. Ceux-là sont exclusivement des enseignants d’autres matières qui ont bénéficié de formations continues pour être opérationnels”. Tayeb Amkroud souligne également que cette stratégie, expérimentée entre 2003 et 2012, a échoué en raison de l'absence de conditions préalables essentielles. Il souligne: "Pour que l'intégration de la langue amazighe dans notre système éducatif réussisse, plusieurs conditions clés sont nécessaires: la volonté politique, l'obligation de mise en oeuvre, un suivi rigoureux, la responsabilité, et surtout la sincérité et la bonne foi de tous les acteurs impliqués". L'expert ajoute: "Sans ces conditions, le projet est voué à tourner en rond. Un engagement ferme de tous les acteurs du secteur éducatif est crucial. En tant que langue officielle et partie intégrante de notre identité nationale, l'amazighe doit être enseignée et préservée pour toutes les générations de Marocains".

Pour sa part, M. Akerdad propose une approche intégrée pour renforcer l'enseignement de la langue amazighe qui inclut la spécialisation et l'augmentation des enseignants de cette langue. Il recommande d'élargir l'offre de formation à l'université et à l'OFPPT, tout en améliorant la formation des enseignants et des formateurs. Il souligne aussi l'importance de former le personnel éducatif et administratif pour une meilleure intégration de l'amazighe dans le système éducatif marocain.

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