Les leaders de la planète à Riyad

Édito de Wissam El Bouzdaini : Le moment arabe

Pendant deux jours, c’est le monde arabe et plus spécifiquement son coeur vibrionnant des temps modernes qui a été au centre de l’attention.

Mohammed ben Salmane l’avait promis. “Le Royaume d’Arabie saoudite, dans les cinq prochaines années, sera totalement différent. Bahreïn sera totalement différent. Le Koweït; même le Qatar (...) sera totalement différent après cinq ans. Les Émirats, Oman, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, l’Irak”, avait égrené, fin octobre 2018 à la Future Investment Initiative (FII) de Riyad, le prince héritier saoudien et désormais aussi premier ministre de son pays.

Et même d’avancer, sous les acclamations répétées du parterre international présent, que “la nouvelle Europe, c’est le Moyen-Orient”, ni plus ni moins. C’était il y a donc exactement cinq ans (et quelques mois, si l’on veut chipoter), et le moins que l’on puisse dire est que “MBS”, comme on se plaît aussi à le surnommer, n’aura pas vraiment raté le coche. Ces 28 et 29 avril 2024, l’Arabie saoudite vient, à titre d’illustration éloquente, d’accueillir une réunion spéciale du Forum économique mondial (FEM) sur la collaboration mondiale, la croissance et l’énergie pour le développement.

Au rendez-vous, pas moins d’un millier de responsables issus de 92 pays -dont le Maroc, représenté par trois officiels- pour échanger sur un large éventail de sujets allant de la sécurité mondiale aux nouvelles opportunités technologiques, en passant par le changement climatique. Deux jours où, en somme, c’est le monde arabe et plus spécifiquement son coeur vibrionnant des temps modernes qui a été au centre de l’attention, et on l’a vu, c’est bien loin de constituer un pur accident de l’Histoire. Alors, il est vrai que la prédiction originale de Mohammed ben Salmane concernait davantage la montée en puissance économique de la région, avec notamment, s’agissant très particulièrement de l’Arabie saoudite, la “Vision 2030”, qui vise à sortir le pays du tout-pétrole d’ici la fin de la présente décennie (et les Saoudiens y réussissent plutôt bien pour le moins, enregistrant une croissance d’environ 5%, selon les dernières indications, dans les secteurs non-pétroliers).


Et par rapport aux autres pays, les Émirats, avec l’Exposition universelle de 2020, et le Qatar, avec la Coupe du monde de football de 2022, entre autres, ont largement prouvé que tout en étant Arabe, on était parfaitement à même de se mettre au diapason des standards les plus avancés, ceux-là mêmes qui ont fait le succès d’une certaine Europe, pour reprendre l’analogie de Mohammed ben Salmane; d’ailleurs, le Maroc s’y essaiera aussi par le truchement de son propre “mondial”, qu’il coorganise dans six ans avec l’Espagne et le Portugal. Mais si nous nous “européanisons”, c’est, en définitive, aussi au regard de la considération dont on se prévaut de façon inédite depuis peut-être la défaite arabe à la guerre des Six Jours; le “zaïm” de la Oumma s’appelait alors Nasser, président de la République arabe unie, et il était sans doute intéressant de voir en mai 2023 le quotidien libanais “L’Orient- Le Jour” comparer Mohammed ben Salmane à lui (“[Mohammed ben Salmane] a confirmé qu’il est en train de prendre une dimension qu’aucun leader arabe n’a eue depuis Nasser”, avait écrit le journal). Dans une tribune publiée à la veille de la réunion de Riyad, le président du FEM, Børge Brende, a lui-même évoqué comment au même titre que l’Inde, des pays comme les Émirats et l’Arabie saoudite, qu’il a qualifiés de “puissances moyennes”, influaient, plus que jamais, sur le cours des événements planétaires.

Il a, à ce titre, rappelé la tenue à Jeddah, les 5 et les 6 août 2023, d’une conférence pour la paix sur l’Ukraine, ainsi que la participation saoudienne aux négociations de paix actuelles entre Israël et le mouvement palestinien du Hamas; raison qui, soit dit en passant, a amené le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, à faire personnellement acte de présence à la réunion de Riyad. Certes, depuis près de sept mois, nous avons, pour ce qui s’agit de la deuxième question, des dizaines de milliers d’Arabes, en l’occurrence Palestiniens, qui sont morts sous le coup de la puissance de feu israélienne dans la bande de Gaza, et cela est plus qu’insoutenable, mais comme le dit l’adage marocain, “un mariage qui ne dure qu’une seule nuit nécessite un an de préparation”: il faut nécessairement laisser du temps au temps pour que la transformation puisse être effective.

Pourrait-on imaginer aujourd’hui un George W. Bush, l’ancien président américain, se lancer sans coup férir à l’assaut de l’Irak, comme il l’a fait en mars 2003 sans le moindre cas pour le droit international? Toujours difficile de faire le jeu de l’uchronie, mais au vu de la donne du moment on pourrait plutôt gager que non. De plus en plus loin semble le temps de “l’humiliation à l’ère du méga-impérialisme”, comme la taxait feu l’intellectuel marocain Mahdi Elmandjra, mais pour l’éliminer de fait, c’est le travail de longue haleine qui comptera. Et c’est aussi cela, l’Europe.

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