Ben Aomar, le Khouribgui général au Vietnam
LE FRERE CHEVAL
Il avait constamment à ses côtés son adjoint direct, un Vietnamien, Si Lah Sen, l´interprète Hûon, les Algériens Khalifa et Brahim... Il était gardé par une section de bo doi en armes, et jouissait d´un grand prestige auprès des représentants du Viêt-minh.
Amale SAMIE
Il est parfois des trahisons dont on se flatte d´avoir été victime. Nous avons été trahis, avec délectation, par le titre et la présentation du livre de Abdallah Saaf Histoire d´Anh Ma.
On était partis pour lire la fabuleuse et mythique épopée de M´Hammed Ben Aomar Lahrech, né en 1914 ou 15, militant communiste et syndical devenu général de la Résistance vietnamienne à la France, le Viêt-minh, on s´est retrouvés face à un panorama de la lutte syndicale et nationale des Marocains de 1924 à 1970, passé au crible du destin peu commun d´un homme somme toute commun. En apparence.
Il faut tout de suite rendre hommage à l´auteur, Abdallah Saaf, chercheur infatigable, passionné, possédé et monomane pendant des années d´enquête. Il a dû se réveiller des centaines de fois en prononçant ce nom extraordinaire: M´Hammed Ben Aomar Lahrech, alias Marcel, alias Maârouf, alias El Hamri, baptisé Anh Ma (Frère cheval) par le général Vo N´guyen Giap, chef de guerre vietnamien de renom.
Fébrilité
Il a dû en rêver des nuits durant, quand il arrivait à dormir, en perdre l´appétit, l´équilibre et tout espèce de recul.
D´ailleurs le recul aurait été malséant. Face à cette grande et tragique aventure d´un syndicaliste khouribgui envoyé à Hanoï par le Parti communiste marocain pour encadrer les déserteurs et prisonniers marocains derrière les lignes vietnamiennes, nous partageons la fébrilité de l´auteur devant cette énigme: un Marocain général du Viêt-minh est une chose si peu ordinaire que si l´histoire marocaine ne s´en est pas flattée, l´hagiographie communisante, elle, aurait dû au moins nous signaler son existence. Pourquoi ce mystère? Mystère. Mystère communiste.
Après 200 pages de lecture avide, le livre nous laisse avec plus de questions que de réponses. Oui, Anh Ma a existé. Des visages célèbres de la résistance marocaine ou des partis progressistes l´ont croisé, connu, et ont tous plus ou moins rechigné à le revendiquer. Ce n´est que bien plus tard qu´une polémique naîtra entre le Parti du progrès et du socialisme (PPS) et l´Union socialiste des forces populaires (USFP), cette dernière organisation affirmant qu´il s´était rapproché de l´UNFP, à son retour de Hanoï. Après un désaccord avec Ali Yata.
Insaisissable
Ali Yata, Abdesslam Bourqia, Abdellah Layachi, Abraham Serfaty, Fqih Basri, Albert et Germain Ayache, Arsalane El Jadidi et d´autres encore, l´ont côtoyé. Mais surtout, Saaf a rencontré sa femme, Camille. Bizarrement, pourtant, l´homme reste insaisissable.
Abdallah Saaf, qu´il faut suivre pas à pas, entame son enquête par le harcèlement d´Albert Ayache, sociologue communiste marocain installé à Paris. Une forte angoisse l´étreint: et si l´homme n´était qu´une légende ou pire encore un individu peu recommandable, plus ou moins louche, que les communistes auraient eu raison d´escamoter?
&laqno;L´enquête ne pouvait être méthodique, construite, dûment maîtrisée. Les lignes brisées du profil se perdaient tantôt dans la confusion des témoignages insuffisants ou contradictoires, des silences, des documents inachevés. Cependant, de nouveaux éléments d´information arrivaient, éparpillés, inégaux...». Alors Abdallah Saaf ne renoncera pas. Parce que son personnage le tient désormais, comme une pieuvre saisit un poisson imprudent.
L´auteur, opiniâtre, poursuivra une filature tenace et nervalienne -Les Filles du feu-, au Maroc, en France et dans l´ex-Europe de l´Est. Anh Ma fait le bouchon. Il semble parfois proche et redevient soudain indiscernable sous le ressac des événements.
Précautions de Sioux
Finalement, l´auteur tombera sur Georges Boudarel, ancien de la coloniale au Vietnam, ³passé à l´ennemi², traqué et menacé de mort: il sait trop de choses. Il demande donc à Saaf de prendre des précautions de Sioux quand il veut le voir.
Un jour enfin, Boudarel envoie un dossier volumineux où sont rassemblés les éléments concrets qui tireront Ben Aomar de la légende pour lui restituer sa densité. On verra alors se préciser les traits de cet homme qui entretient une correspondance suivie et révolutionnaire avec Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi, allié du Viêt-minh.
Tôt engagé dans l´action syndicale à l´Office chérifien des phosphates, il est l´un des tout premiers marocains à accéder à des instances dirigeantes. Communiste dès la fin des années 40, il animera avec foi une action de défense des ouvriers agricoles de la plaine du Tadla.
Admis dans l´administration des PTT à Kasba Tadla, il s´en fera éjecter au bout d´une semaine et se voit contraint d´aller militer à Casablanca et Rabat. C´est là, en 1949, que Hô Chi Minh demandera au PCM un homme de ses rangs pour encadrer les Marocains passés au Viêt-minh ou prisonniers. C´est Ben Aomar qui sera choisi.
Il rejoindra Hanoï en faisant un long détour par Moscou.
Fascination
Comme tous les autres cadres, Maârouf (Ben Aomar), lui-même, s´était trouvé à la tête de toute une organisation hiérarchisée, avec ses officiers et ses sous-officiers. Il avait constamment à ses côtés son adjoint direct, un Vietnamien, Si Lah Sen, l´interprète Hûon, les Algériens Khalifa et Brahim... Il était gardé par une section de bo doi en armes (archives françaises), et jouissait d´un grand prestige auprès des représentants du Viêt-minh.
C´est là qu´il deviendra un ennemi effrayant pour l´armée française qui y verra le pendant américain de la division caucasienne, vraie ou enfantée par la terreur des GI´s, composée d´Américains passés au Viêt-cong.
Son rôle ne fut pas des moindres dans la déroute française de Dien Bien Phû, en 1954. Et d´Afourer, au pied de Bine El Ouidane à Sofia, en passant par Alger et Pékin, le parcours est aussi fascinant que sinueux.
Comment résister au plaisir de restituer l´étrange climat d´amitié qui finit par lier Abdallah Saaf à Camille, la femme de Ben Aomar?
&laqno;...Comment vous êtes vous conquis l´un l´autre, comment, Camille, tu as fini par aimer cet homme venu du fond de l´Atlas, missionnaire de la Révolution, individu de passage, transfuge professionnel»?
- &laqno;Ce n´était pas l´Indochine... Mais j´ai aimé M´Hammed parce qu´il explosait de vie, de passion. Il débordait d´ascendant. Il aimait rire».
Abdallah Saaf a rendu un signalé service à une partie méconnue de notre histoire. Il nous aide à mieux comprendre nos compatriotes rapatriés du Vietnam au début des années 70, avec leur femme vietnamienne, leurs enfants afro-asiatiques qui parlaient uniquement vietnamien. Ceux qui ne savent rien du mouvement national trouveront dans cet ouvrage une référence crédible et plutôt objective.
Un ancien compagnon de luttes d´Anh Ma, khouribgui, lui aussi, nous racontera comment on a tenté de salir Lahrech en diffusant la rumeur qu´il aurait été acheté en 1964 par Mohamed Laghzaoui, ancien directeur de la sûreté, nommé directeur de l´OCP.
Le PPS n´assume toujours pas Anh Ma. Abraham Serfaty dira de lui: &laqno;Le Parti communiste marocain, à partir de 1965, par son intégration au système et son absence de stratégie révolutionnaire, ne pouvait présenter un cadre politique adéquat à l´intégration d´un dirigeant militaro-politique comme avait pu le devenir Ben Aomar au Vietnam».
Histoire d´Anh Ma,
Abdallah Saaf,
L´Harmattan, 189 pages.