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ABC: À partir de votre vaste expérience, que pensez-vous
de cette effervescence islamiste? Comment des citoyens marocains en sont-ils
arrivés à commettre les attentats de Casablanca et des émigrés
marocains à perpétrer ceux de Madrid ?
- Driss Basri : Ceux qui sont derrière cette idée lont
conçue au Maroc, où ils ont rencontré un terrain
favorable, mais leurs raisons principales se trouvent dans ce qui se passe
au Proche-Orient. La motivation essentielle, disons-le franchement, cest
ce qui se passe en Palestine. Et tant que ce problème nest
pas réglé, le monde arabo-musulman connaîtra de tels
phénomènes. Les autres motivations ne sont pas très
importantes. Comment en est-on arrivé là? Au jour daujourdhui,
il ne faut pas sétonner quapparaissent de futurs kamikazes.
Et les actes terroristes ne nécessitent pas beaucoup de technologie
ou dinformation. Tout ce dont on a besoin circule librement sur
Internet.
ABC: En 1994, il y a eu à Marrakech un premier attentat
islamiste qui visait a enflammer le Maroc, comme cela sest passé
en Algérie voisine. Il semble quil y ait une différence
énorme avec ce qui sest passé récemment...
- Driss Basri : Énormément. Lattentat de Marrakech
a été le produit dune infiltration étrangère,
alors que celui de Casablanca est une affaire maroco-marocaine. Pour Casablanca,
la révélation a été que le Maroc était
infecté, atteint de cette fièvre venue du Proche-Orient.
De son temps, Hassan II accordait beaucoup dimportance à
la recherche dune solution pour la Palestine, il présidait
le Comité Al-Qods, organisait de grandes manuvres diplomatiques
et la population avait confiance en lui, dans lespoir de résultats
qui ne sont jamais venus. De nos jours, ce qui se passe, cest que
le monde arabe et nombre de ses dirigeants ont perdu leur influence face
à lénorme importance quont prise les États-Unis,
qui se sont alignés de manière flagrante et arrogante du
côté dIsraël.
ABC: Est-ce que le facteur religieux, la politique adoptée
par rapport aux mosquées, qui conditionnent les sentiments de la
rue
- Driss Basri : Il faut dire que le terrain est favorable au recrutement
et à lendoctrinement des candidats. Ce sont les gens de condition
modeste, qui nont même pas les moyens de survie, qui simpliquent
plus facilement dans le mysticisme et qui sont prêts à tout,
du moment quon leur promet le paradis. En Espagne, cest le
même cycle. Le profil international, des points de vue de largent,
des moyens de transport, des explosifs, des recrues, tout cela se trouve
facilement. La seule difficulté tient au secret et à la
conviction daller au Paradis.
ABC:Pensez-vous que le contrôle des mosquées peut
aider à contrecarrer le phénomène islamiste?
- Driss Basri : Il existe un risque que les gens se fassent endoctriner
dans les mosquées. Mais il est autrement plus difficile de contrôler
ceux qui vont et viennent ou qui sentretiennent en privé
par petits groupes de deux ou trois fidèles. Il y a en outre un
phénomène (de fidélité religieuse) qui fait
quil est impossible quils se trahissent entre eux. Au Maroc,
le gouvernement a entrepris un politique de contrôle des mosquées,
en les fermant à certaines heures précises du jour ou de
la nuit, mais elle na pas donné beaucoup de résultats.
La seule solution est de superviser, dun point de vue religieux,
les prêches des imams, voir sil sagit dun message
orthodoxe ou extrémiste, mais cela non plus na pas énormément
fait avancer les autorités dans leurs investigations
ABC: Lislam militant, menace-t-il la démocratie
au Maroc? Est-il vrai que les dernières élections on été
remportées par les candidats islamistes?
- Driss Basri : Vu état actuel des partis politiques marocains
traditionnels, socialistes, conservateurs ou libéraux, vu la conjoncture
économique, vu la situation de dégradation sociale, le vote
va automatiquement aux islamistes, aussi bien modérés que
radicaux. Ce nest une surprise pour personne que les islamistes
jouissent dune large majorité. Heureusement que ce sont des
gens prudents qui ont passé un accord, ce qui est surprenant dailleurs,
entre eux et avec le gouvernement pour ne pas se présenter dans
toutes les circonscriptions électorales. Mais quand ils se présenteront
ils gagneront confortablement. Il est clair que la majorité politique
au Maroc est en faveur des islamistes, et ceci depuis quelque temps déjà.
À lépoque de Hassan II, nous avions entamé
de les intégrer dans la vie politique normale au sein du Parti
de la Justice et du Développement et il était prévu
den faire de même avec les radicaux de Abdessalam Yasin, mais
la mort a surpris le Roi. Quelle est la solution? Nous avons un problème
international, celui de la Palestine, qui ne dépend pas des Marocains
; et un autre, intérieur et commun à tous les pays musulmans,
qui est économique et social. Aujourdhui, avec le problème
irakien, ce phénomène ne peut que samplifier. Avez-vous
vu ce que les Américains ont fait à Najaf et à Kerbala?
ABC: Vous, qui connaissez parfaitement limportance des
relations hispano-marocaines, croyez-vous que du temps de Hassan II, cest-à-dire
de votre temps, il était possible que nous connaissions une crise
comme celle qui sest déclenchée entre les deux pays
à propos de lincident de lîlot du Persil?
- Driss Basri : Les dirigeants doivent faire preuve de sens commun. Ce
qui sest passé au cours des deux ou trois dernières
années avec lEspagne est le fruit de plusieurs malentendus.
Personnellement, je ne veux pas entrer dans les détails, mais je
dis que lorsquon est dirigeant politique, on doit transcender toute
considération et se tenir à une hauteur de jugement. Et,
avec lEspagne, plus quavec tout autre pays, plus quavec
la France, et encore plus quavec les Etats-Unis, le Maroc a les
moyens très solides et très fiables pour sentendre
avec nos amis espagnols.
ABC: Voyez-vous une quelconque nouveauté dans lattitude
de lEspagne concernant le Sahara?
- Driss Basri : Zapatero a dit quelle va changer. Mais quest-ce
qui pourra bien changer maintenant que lunanimité est faite
au Conseil de Sécurité ? Et, de toutes manières,
il a dû dépêcher le ministre Moratinos à Alger
pour les rassurer que lEspagne ne changerait pas. Chirac avait proposé
une rencontre à quatre entre lEspagne, la France, lAlgérie
et le Maroc, sur la Côte dAzur, mais les Algériens
ont refusé. Aujourdhui, il faudrait une grande impulsion
pour commencer de nouveau ou explorer de nouvelles possibilités,
mais ce ne sera pas facile. Les Américains nous pressent pour que
nous acceptions le plan de paix élaboré par James Baker,
mais ce serait un crime contre nos intérêts.
Traduit par Abdellah Rajy
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