Extraits de l’interview accordée par Driss Basri au journal espagnol ABC
Au Maroc, le terrain est propice aux kamikazes

Dans un long entretien, pour le moins ambigu, publié par le journal espagnol ABC, en date du lundi 30 mai 2004, l’ancien ministre de l’Intérieur, Driss Basri, revient sur la montée de l’intégrisme religieux au Maroc. Nous en donnons de larges extraits.

 

• Driss Basri

 

• ABC: À partir de votre vaste expérience, que pensez-vous de cette effervescence islamiste? Comment des citoyens marocains en sont-ils arrivés à commettre les attentats de Casablanca et des émigrés marocains à perpétrer ceux de Madrid ?
- Driss Basri : Ceux qui sont derrière cette idée l’ont conçue au Maroc, où ils ont rencontré un terrain favorable, mais leurs raisons principales se trouvent dans ce qui se passe au Proche-Orient. La motivation essentielle, disons-le franchement, c’est ce qui se passe en Palestine. Et tant que ce problème n’est pas réglé, le monde arabo-musulman connaîtra de tels phénomènes. Les autres motivations ne sont pas très importantes. Comment en est-on arrivé là? Au jour d’aujourd’hui, il ne faut pas s’étonner qu’apparaissent de futurs kamikazes. Et les actes terroristes ne nécessitent pas beaucoup de technologie ou d’information. Tout ce dont on a besoin circule librement sur Internet.
• ABC: En 1994, il y a eu à Marrakech un premier attentat islamiste qui visait a enflammer le Maroc, comme cela s’est passé en Algérie voisine. Il semble qu’il y ait une différence énorme avec ce qui s’est passé récemment...
- Driss Basri : Énormément. L’attentat de Marrakech a été le produit d’une infiltration étrangère, alors que celui de Casablanca est une affaire maroco-marocaine. Pour Casablanca, la révélation a été que le Maroc était infecté, atteint de cette fièvre venue du Proche-Orient. De son temps, Hassan II accordait beaucoup d’importance à la recherche d’une solution pour la Palestine, il présidait le Comité Al-Qods, organisait de grandes manœuvres diplomatiques et la population avait confiance en lui, dans l’espoir de résultats qui ne sont jamais venus. De nos jours, ce qui se passe, c’est que le monde arabe et nombre de ses dirigeants ont perdu leur influence face à l’énorme importance qu’ont prise les États-Unis, qui se sont alignés de manière flagrante et arrogante du côté d’Israël.
• ABC: Est-ce que le facteur religieux, la politique adoptée par rapport aux mosquées, qui conditionnent les sentiments de la rue…
- Driss Basri : Il faut dire que le terrain est favorable au recrutement et à l’endoctrinement des candidats. Ce sont les gens de condition modeste, qui n’ont même pas les moyens de survie, qui s’impliquent plus facilement dans le mysticisme et qui sont prêts à tout, du moment qu’on leur promet le paradis. En Espagne, c’est le même cycle. Le profil international, des points de vue de l’argent, des moyens de transport, des explosifs, des recrues, tout cela se trouve facilement. La seule difficulté tient au secret et à la conviction d’aller au Paradis.
• ABC:Pensez-vous que le contrôle des mosquées peut aider à contrecarrer le phénomène islamiste?
- Driss Basri : Il existe un risque que les gens se fassent endoctriner dans les mosquées. Mais il est autrement plus difficile de contrôler ceux qui vont et viennent ou qui s’entretiennent en privé par petits groupes de deux ou trois fidèles. Il y a en outre un phénomène (de fidélité religieuse) qui fait qu’il est impossible qu’ils se trahissent entre eux. Au Maroc, le gouvernement a entrepris un politique de contrôle des mosquées, en les fermant à certaines heures précises du jour ou de la nuit, mais elle n’a pas donné beaucoup de résultats. La seule solution est de superviser, d’un point de vue religieux, les prêches des imams, voir s’il s’agit d’un message orthodoxe ou extrémiste, mais cela non plus n’a pas énormément fait avancer les autorités dans leurs investigations…
• ABC: L’islam militant, menace-t-il la démocratie au Maroc? Est-il vrai que les dernières élections on été remportées par les candidats islamistes?
- Driss Basri : Vu état actuel des partis politiques marocains traditionnels, socialistes, conservateurs ou libéraux, vu la conjoncture économique, vu la situation de dégradation sociale, le vote va automatiquement aux islamistes, aussi bien modérés que radicaux. Ce n’est une surprise pour personne que les islamistes jouissent d’une large majorité. Heureusement que ce sont des gens prudents qui ont passé un accord, ce qui est surprenant d’ailleurs, entre eux et avec le gouvernement pour ne pas se présenter dans toutes les circonscriptions électorales. Mais quand ils se présenteront ils gagneront confortablement. Il est clair que la majorité politique au Maroc est en faveur des islamistes, et ceci depuis quelque temps déjà. À l’époque de Hassan II, nous avions entamé de les intégrer dans la vie politique normale au sein du Parti de la Justice et du Développement et il était prévu d’en faire de même avec les radicaux de Abdessalam Yasin, mais la mort a surpris le Roi. Quelle est la solution? Nous avons un problème international, celui de la Palestine, qui ne dépend pas des Marocains ; et un autre, intérieur et commun à tous les pays musulmans, qui est économique et social. Aujourd’hui, avec le problème irakien, ce phénomène ne peut que s’amplifier. Avez-vous vu ce que les Américains ont fait à Najaf et à Kerbala?
• ABC: Vous, qui connaissez parfaitement l’importance des relations hispano-marocaines, croyez-vous que du temps de Hassan II, c’est-à-dire de votre temps, il était possible que nous connaissions une crise comme celle qui s’est déclenchée entre les deux pays à propos de l’incident de l’îlot du Persil?
- Driss Basri : Les dirigeants doivent faire preuve de sens commun. Ce qui s’est passé au cours des deux ou trois dernières années avec l’Espagne est le fruit de plusieurs malentendus. Personnellement, je ne veux pas entrer dans les détails, mais je dis que lorsqu’on est dirigeant politique, on doit transcender toute considération et se tenir à une hauteur de jugement. Et, avec l’Espagne, plus qu’avec tout autre pays, plus qu’avec la France, et encore plus qu’avec les Etats-Unis, le Maroc a les moyens très solides et très fiables pour s’entendre avec nos amis espagnols.
• ABC: Voyez-vous une quelconque nouveauté dans l’attitude de l’Espagne concernant le Sahara?
- Driss Basri : Zapatero a dit qu’elle va changer. Mais qu’est-ce qui pourra bien changer maintenant que l’unanimité est faite au Conseil de Sécurité ? Et, de toutes manières, il a dû dépêcher le ministre Moratinos à Alger pour les rassurer que l’Espagne ne changerait pas. Chirac avait proposé une rencontre à quatre entre l’Espagne, la France, l’Algérie et le Maroc, sur la Côte d’Azur, mais les Algériens ont refusé. Aujourd’hui, il faudrait une grande impulsion pour commencer de nouveau ou explorer de nouvelles possibilités, mais ce ne sera pas facile. Les Américains nous pressent pour que nous acceptions le plan de paix élaboré par James Baker, mais ce serait un crime contre nos intérêts.


Traduit par Abdellah Rajy

 

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