Il faut dire que Abbas El Fassi avait été quelque peu préparé
à cette fonction depuis plus d'une décennie
à l'initiative du Mechouar.

Un homme de conviction

Mustapha Sehimi

 

Abbas El Fassi

 

Il porte beau encore. Grand, mince, les cheveux argentés, nul doute qu'il a de l'allure alors que tant d'autres, dans les allées périphériques ou non du pouvoir accusent un certain déficit à cet égard. Comme souvent, cet acquis n'a pu être engrangé et valorisé que parce que le capital de départ, l'inné pour tout dire, était déjà précieux. Bref, la “souche” d'origine d'une honorable famille de Fès, illustre même puisque son oncle n'est autre que Allal El Fassi, le leader historique du même parti, l'Istiqlal, qui est également son beau-père: il a épousé sa fille cadette, Oum al Banine, du nom de la fondatrice de la Qaraouyine; les deux autres filles, Leïla, l'aînée, s'est mariée de son côté avec Nizar Baraka, tandis que la benjamine, Aouatif, est l'épouse de Mohamed Wafa, ambassadeur en Iran.
Pour remonter plus loin encore, la branche dont cette famille est issue est celle de Ben Abdallah, éligible à une lignée des Fassi Fihri dont l'aïeul direct est Mhamed, érudit mort en 1704, lui-même relevant d'une ascendance andalouse, de souche arabe, les Beni Fihr, une célèbre tribu de La Mecque dont l'ancêtre Fihr, appelé aussi Qoraïch, Ben Malik, Ben Nadr…
Cette généalogie constitue sans doute un atout de départ. Mais suffit-elle pour autant pour arriver au sommet? Rien n'est moins sûr, parce que dans le champ politique, au Maroc comme ailleurs, ce sont souvent les circonstances qui font ou défont les carrières. Abbas El Fassi, lui, a commencé par un cursus classique, des études primaires et secondaires à Kénitra et à Tanger, puis en 1963, à vingt-trois ans, une licence en droit à l'Université Mohammed V de Rabat. Le militantisme estudiantin le happe déjà, dans un contexte difficile, et le voilà qui est élu, en 1961, président de l'UGEM (Union générale des étudiants marocains), créée à l'époque pour faire pièce à l'UNEM, d'obédience UNFP. Il rejoint le barreau de Rabat en 1964 et il sera élu bâtonnier de cet ordre en 1975 puis en 1977. Son engagement en faveur des droits de l'Homme l'avait conduit à militer au sein de la Ligue marocaine des Droits de l'Homme, dont il sera d'ailleurs le secrétaire général en 1971.
Parallèlement, au sein de son parti, il va gravir un à un les échelons de la hiérarchie. Élu en 1962, à vingt-deux ans seulement, membre du conseil national du PI, il est ensuite membre de l'instance de direction, le comité exécutif, depuis 1974, sans cesse réélu à ce jour. Cette ascension sera couronnée, en février 1998, lors du XIIIème congrès du parti, par son élection comme secrétaire général, en remplacement de Me M'Hamed Boucetta.
Il faut dire qu'il avait été quelque peu préparé à cette fonction depuis plus
d'une décennie à l'initiative du Mechouar. Nommé ambassadeur à Tunis, en octobre 1985, et représentant permanent du Maroc auprès de la Ligue arabe, dont le siège se trouvait alors dans la capitale tunisienne, il avait sans doute le profil du poste, compte tenu du référentiel culturel de la formation de Allal El Fassi. Mais cela lui permettait aussi de prendre du recul par rapport à la politique au quotidien. Quatre ans plus tard, de janvier à juillet 1990, il est nommé représentant du Maroc au secrétariat de l'UMA (Union du Maghreb arabe) créée un an auparavant, à Marrakech, en février 1989.
Sa carte de visite internationale est encore valorisée avec ses fonctions d'ambassadeur du Royaume à Paris, de 1990 à 1994, alors que le pouvoir socialiste est à l'Elysée, avec François Mitterrand et à Matignon aussi. A cette date, début 1990, venait de sortir en France le livre-brûlot Notre ami le Roi, de Gilles Perrault; dans ce même contexte, Danièle Mitterrand se distinguait par ses prises de position anti-marocaines à propos de la situation des droits de l'Homme. Il se dépensa alors sans compter, dans tous les milieux pour contrecarrer cette vaste campagne de déstabilisation. Tout cela laisse des marques et ravive les contentieux entre le mouvement national marocain et le courant socialiste français et européen; pas de quoi non plus améliorer les rapports avec l'USFP au Maroc, issue de la scission de janvier 1959, qui a tellement structuré et modelé les réflexes et les cultures politiques des uns et des autres.
Dans l'appareil d'État, ses responsabilités avaient commencé au-dedans bien avant: en 1977, comme député de Larache, réélu en 1997, 2002 et 2007; comme ministre de l'Habitat et de l'Aménagement du Territoire (octobre 1977 - novembre 1981), puis de l'Artisanat et des Affaires sociales jusqu'en avril 1985; puis encore, dans le cabinet d'alternance de Me. Abderrahman Youssoufi, à l'Emploi, la Formation professionnelle, le Développement social et la Solidarité (2000-2002); enfin, comme ministre d'État dans le gouvernement Jettou depuis octobre 2002.
Tout au long des trois décennies de vie politique au premier plan, Abbas El Fassi est resté tel qu'en lui-même: modeste, affable, ouvert au dialogue, porté à l'écoute des autres - rien à voir avec la langue de bois de tant d'autres, dans son parti et ailleurs.
Il ne manque pas de courage dans des prises de position et il n'a pas ménagé de nombreux gouvernements pour leurs insuffisances, voire leurs échecs. Fort de ses convictions, il n'a rien fait pour se rapprocher, par exemple, de Driss Basri, alors tout puissant, où se bousculaient au portillon de nombreux responsables de partis de l'ancienne opposition. Parce qu'il n'a pas soigné sa communication, une partie de la presse ne lui est guère favorable, hier comme aujourd'hui, comme si le montage d'une nouvelle majorité se faisait dans les salles de rédaction. En tout cas, pour l'heure, il se distingue par une nouvelle posture en faisant le point régulièrement sur ses contacts, ce qui tranche avec toute une pratique prévalant depuis des décennies et marquée au coin de l'opacité et de la confidentialité.
Il sait, mieux que personne, par-delà la satisfaction d'une ambition personnelle, après tout légitime, que ce nouveau gouvernement qu'il va diriger présente pour lui bien des enjeux: réussir l'alternance démocratique initiée en 1998 avec le cabinet Youssoufi, laquelle a été pratiquement “gelée” avec Jettou; faire pièce à l'hégémonie de son allié-rival de la Koutla qu'est l'USFP; revivifier le pacte historique mouvement national-monarchie scellé au moins depuis le début des années quarante du siècle dernier. Juste retour à la normalité démocratique, mais aussi historique. Reste pour Abbas El Fassi à réunir toutes les conditions de succès de l'entreprise nouvelle à laquelle il s'attelle.

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