Zouhair Lakhyar: "Le gouvernement manque de créativité et d'innovation !"

Entretien avec Zouhair Lakhyar, professeur à la FSJES de Mohammedia université Hassan II

Le projet de loi de Finances 2021 est une déception pour plusieurs observateurs. Se voulant social, ce projet aggravera la vulnérabilité de plusieurs catégories de Marocains. Le point avec Zouhair Lakhyar, professeur universitaire et consultant international en planification stratégique et développement local participatif.

Quel est votre appréciation globale du projet de loi de Finances 2021?
Ma première appréciation de ce projet de loi de Finances de 2021, c’est qu’il est en déphasage avec les recommandations des Assises de la fiscalité, tenues en 2019. Il marque également un retour non complet à la théorie keynésienne.

Le renforcement de l’investissement public est l’axe budgétaire principal de ce projet. L’enveloppe réservée à l’investissement public devrait atteindre 230 milliards de dirhams au titre de l’exercice budgétaire 2021, dont 45 milliards de dirhams alimentés par le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et 75 milliards de dirhams sous forme de crédits garantis par l’Etat à tous segments d’entreprises. Une autre facette de ce projet est le volet social, consistant à la protection des emplois, le lancement de la première phase de la généralisation de la couverture sociale et la généralisation progressive de l’assurance maladie obligatoire sur deux ans (2021-2022).

En somme, je peux vous dire que ce projet n’est qu’une reproduction des précédents projets de loi de Finances, alors que nous trouvons face à des circonstances exceptionnelles à cause de la crise sanitaire. La façon monotone dont le gouvernement pense n’a pas changé en termes de profondeur pour trouver des solutions innovantes.

Le projet de loi de Finances 2021 prévoit une contribution de solidarité visant notamment les particuliers dont le salaire net mensuel dépasse 10.000 dirhams. Est-ce efficace selon vous?
Tout d’abord, permettez-moi de vous rappeler la relation qui lie la pression fiscale et la croissance. Tout le monde le sait, cette relation est décroissante et contre-productive. Le fait d’augmenter l’impôt sur le revenu, qu’il soit élevé ou faible, contribuera à faire perdre au citoyen une partie de son pouvoir d’achat.

Ce qui aggrave la diminution de la consommation, considérée comme la partie la plus importante de la demande de biens et de services, et donc la faiblesse de cette capacité signifie la baisse de la demande interne. Ceci conduira inéluctablement à une production plus faible résultant de la faible demande, ce qui obligera certaines entreprises qui ont réduit leur production, à licencier les employés. La demande s’affaiblira considérablement et nous tomberons dans ce qui s’appelle le cercle vicieux de pauvreté.

Par ailleurs, le gouvernement, en visant les revenus qui dépassent 10.000 dirhams, semble oublier que cette catégorie est celle qui engage une partie importante de ses revenus à la consommation. En augmentant la taxe sur ce groupe, l’incidence sera directe sur le pouvoir d’achat et donc sur la consommation.

En parallèle, le gouvernement a multiplié les amnisties fiscales, notamment celle sur les avoirs détenus à l’étranger. Pourquoi le gouvernement ne s’attaque-t-il pas à l’impôt sur la fortune? Est-ce un manque d’audace politique? Certains se plaignent du recours à chaque fois à la classe moyenne.
Effectivement, le gouvernement devrait éviter de se concentrer sur la classe moyenne pour essayer de résoudre les problèmes économiques et financiers à ses dépens. Ceci crée de plus en plus de souffrances sociales, sans une véritable justice fiscale solidaire. Vous savez, le gouvernement n’a rien proposé de nouveau dans sa gestion de la crise car, comme on le sait en économie, il existe plusieurs approches financières et économiques sur lesquelles nous nous appuyons pour gérer les affaires du pays, et chaque approche s’applique à une étape spécifique.

Nous sommes actuellement dans une phase où les méthodes classiques ne sont pas utiles. C’est clair que le gouvernement doit attirer du capital de l’étranger, mais les amnisties ne doivent pas s’arrêter à l’opération d’exonération. Le gouvernement aurait dû réfléchir à la manière de compenser ces fonds par des projets qui doivent être réalisés sur le territoire national ou, du moins, dans l’intérêt du pays.

A chaque fois qu’il y a un trou dans le budget, le gouvernement s’attaque à la taxe intérieure de consommation (TIC) sur les produits alcoolisés et de tabac. Cette année encore, des augmentations de cette taxe sont prévues. Quel est en seront les conséquences?
Du point de vue économique, augmenter les taxes vis-à-vis de ces entreprises entraînera un déséquilibre financier. L’entrepreneur impacte, en effet, ces augmentations sur le prix de son bien, ce qui est normal, car c’est de son droit que de considérer la taxe comme une charge qui doit être récupérée. Finalement, c’est le consommateur qui supportera cette hausse.

Si les prix augmentent, les consommateurs sont tentés par une réduction ou carrément une annulation de quelques consommations quelle que soit la tendance idéologique autour de ces matériaux. La pénurie ou la réticence à consommer entraînera une diminution de la production, et donc le risque de chômage, de pauvreté et de vulnérabilité sera amplifié.

Si le gouvernement veille par toutes les mesures à augmenter ses dépenses publiques, il doit aussi garantir une préservation du pouvoir d’achat du citoyen.


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