Zones d’ombre et interrogations

Khalid Aït Taleb, Moulay Hafid El Alamy et la gestion du Covid-19

Ce qui passe actuellement au Maroc mérite que l’on s’y attarde, tellement la situation est fort inquiétante. Mais par inquiétante on entend la manière chaotique avec laquelle chaque membre du gouvernement dirige son département depuis le début du Covid-19, comme s’il n’a pas de compte à rendre ni à son chef, ne serait-ce que pour donner l’impression qu’un travail gouvernemental transversal existe, ni aux Marocains.

Certains ont attiré l’attention et les projecteurs plus que d’autres. Deux d’entre eux, en particulier, ont marqué par leurs déclarations et promesses la scène nationale. Il s’agit en l’occurrence de Khalid Aït Taleb, ministre de la Santé, et de Moulay Hafid El Alamy, ministre de l’Industrie.

Pourquoi parler de ces deux ministres maintenant ? La situation épidémiologique le justifie. Ce n’est pas donc fortuit. Comment ? La hausse des cas de contamination, des cas graves nécessitant un suivi et de la réanimation, du taux de mortalité d’une part et la baisse du taux de guérison, d’autre part, exige une explication. Balancer des chiffres de manière brute et crue aux Marocains ne doit pas être tolérée.

Allons au fonds des choses. L’augmentation sensible des cas graves a rappelé aux Marocains, terrorisés par ces chiffres, les promesses de Moulay Hafid El Alamy et ses sorties fracassantes. Non pas celle des masques. Passons. Mais plutôt celle des respirateurs 100% made in Morocco destinés aux malades atteints du nouveau coronavirus (Covid-19), présentés comme une fierté nationale par le ministre. Où sont-ils donc ces respirateurs ? N’est-ce pas pour manque de ces respirateurs que nos services de réanimation publics sont saturés ? N’est-ce pas à cause d’un manque de ces respirateurs vitaux que beaucoup de malades Covid-19 risquent de périr ? «La priorité tracée par SM le Roi est limpide: répondre d’abord aux besoins des citoyens marocains», avait-il déclaré devant les Parlementaires. Tout à fait d’accord. Aujourd’hui, si vous permettez M. Elalamy, les citoyens marocains meurent et d’autres s’accrochent péniblement à la vie dans l’attente de vos respirateurs qui tardent à arriver.

L’autre ministre, Khalid Aït Taleb en l’occurrence, traîne des casseroles. Il est au centre d’une tornade de scandales et pourtant, il n’est pas du tout inquiété.

Le mandat du directeur du médicament et de la pharmacie (DMP), Jamal Taoufik, au sein du ministère de la Santé n’aura duré finalement que 17 mois. Et pour cause, il a été écarté par Khalid Ait Taleb. Son limogeage a été acté par le chef du gouvernement. Le scandale du marché de l’anti-hépatite C octroyé au «laboratoire fantôme» Mylan auront précipité sa chute… Pour cette seule affaire, et dans un pays démocratique et un Etat de droit comme le nôtre, M. Aït Taleb devait répondre de ses actes et être entendu par le Parquet. Dans un Etat de droit comme le nôtre, un homologue de M. Aït Taleb aurait au moins démissionné et entraîné la démission du gouvernement.

Dans un Etat d’institutions comme le nôtre, M. Aït Taleb aurait respecté au moins les représentants du peuple (puisqu’il ne respecte pas le peuple) pour expliquer et argumenter les chiffres de la pandémie et s’ouvrir sur la presse pour faire preuve de sa bonne foi et communiquer. Dans un pays démocratique comme le nôtre, ce ministre devait s’expliquer sur le témoignage poignant, livré par Tijania Fartat, ancienne directrice de l’Académie régionale de l’éducation et de la formation (AREF) à Rabat et ex-membre du Conseil Supérieur d’Education de Formation et de la Recherche Scientifique, diagnostiquée positive au Covid-19, qui a raconté sa mésaventure au centre hospitalier Sidi Yahya.

Lisons ce qu’elle a écrit, de toute évidence dans un état de grande déception : « Les résultats des analyses sont tombés comme un couperet, le mardi vers huit heures du soir. A partir de ce moment j’ai eu en continu des coups de fil de la part de plusieurs responsables de l’intérieur et de Tijania Fela déléguée de la santé. J’ai répondu à toutes les questions. Les mêmes posées par plusieurs personnes successivement. Cela m’a fait plaisir. L’Etat s’intéresse à mon bien être de citoyenne. Le mardi, on m’a ramenée au centre Sidi Yahya réservée aux « covidiens ». On m’achemine vers un grand et immense chapiteau. A l’entrée, plusieurs personnes réclament de parler à un responsable. Ils disent que rien ne se passe à l’intérieur et qu’ils ne font que dormir et manger. Je suis rentrée quand même. En tant qu’ancienne responsable je connais « l’effet de la foule » il faut s’en assurer soi-même de ce qu’on dit. J’ai dû traverser plusieurs couloirs pour arriver à la partie réservée aux femmes et m’installer dans une boxe individuelle ce qui est une bonne chose. Le soir on nous a donné à manger. Dans les sachets individuels qu’on nous a remis, l’essentiel y est, sauf pour moi en tant que diabétique. Je comprends qu’il soit difficile de gérer les cas spécifiques devant le nombre important des gens à soigner. J’ai pu quand-même manger une portion de fromage de la vache qui rit. La même chose pour le petit déjeuner. Je vais me rendre compte très vite que les gens hospitalisés ne font que manger et dormir. Aucun suivi médical tel que la surveillance de la température ou la tension. Rien. On vous fait un ECG après deux jours de votre arrivée».

Quoiqu’elle s’est rétractée en partie plus tard en miroitant le bon traitement suite à son transfert, qui intervient justement après son témoignage-doléance, mais surtout à une pression externe notamment à travers une mise au point signée de la direction régionale de la Santé de Rabat-Salé-Kénitra, son témoignage est venu nous confirmer les cris de détresse de milliers de Marocains qui se sont filmées pour dénoncer une mauvaise gestion et un mauvais traitement (du personnel) et un traitement quasi-inexistant, et que malheureusement personne n’a cru car il s’agit de citoyens lambda. Qui les croiront en fin de compte ?

Le communiqué de la direction régionale de la Santé a rouvert la plaie du défaut de communication et du flou qui entoure la gestion sanitaire de la pandémie. Où sont les millions de boîtes de chloroquine importés de l’Inde et les autres confisqués au laboratoire français basé à Casablanca ? Suit-on encore le protocole à base de chloroquine car durant les premières semaines suivant l’annonce de son officialisation, le taux de guérison et la durée de guérison étaient de loin meilleurs que ceux qui s’enregistrent maintenant ? Est-il vrai que le Maroc a subi des pressions pour abandonner la chloroquine afin de préparer le terrain à une vaccination massive en répandant la peur et la psychose ? Qui sait à ce jour quelle est aujourd'hui la capacité litière d'hospitalisation (secteurs public, privé et mutualiste, hôpitaux de campagne)? Combien de lits de réanimation? Combien de lits d'hospitalisation sont consacrés à la Covid-19? Quel est l'effectif du personnel de santé disponible? Le ministère utilise-t-il les respirateurs marocains? Si non, pourquoi? De combien de tests dispose le ministère? Combien en a-t-il acheté? Auprès de quels fournisseurs? A quel prix? Après avoir décidé promptement de regrouper tous les cas du Covid à Benguerir et Benslimane, de combien de structures de soins dédiées au Covid dispose-t-on ou tournent-elles en plein régime ?

Le flou et l’opacité qui caractérise la gestion du plan sanitaire anti-Covid-19 laisse entrevoir une seule certitude : le ministre de la Santé agit comme si ce département est sa propre entreprise et qu’il n’est du droit de personne d’y voir de plus près ni de demander à savoir. Pour combien de temps devons-nous accepter que des ministres hypothèquent tout un pays à leur guise et fassent des promesses dans l’air rien que pour s’attirer les projecteurs ou pour faire détourner l’attention sur «une cuisine interne» sale ?


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