Entretien avec Zineb Mekouar, autrice de Souviens-toi des abeilles.

Zineb Mekouar : "Je considère mon écriture comme une littérature engagée"

Zineb Mekouar est romancière. Son premier roman, ‘’La poule et son cumin’’, (JC Lattès, 2022), faisait partie des finalistes du Goncourt du premier roman 2022 et figurait sur la liste des «coups de coeur de l’été 2022» de l’Académie Goncourt. Dans le cadre de la parution de son prochain roman, Souviens-toi des abeilles, le 2 mai 2024, l’auteure revient pour Maroc Hebdo sur les subtilités de son livre, lequel mêle à la perfection fiction et enjeux sociaux.


Zineb Mekouar, romancière. 


L’intrigue de votre roman, Souviens- toi des abeilles, se situe dans le plus vieux rucher du monde. Qu’est ce qui a inspiré ce choix?

En fait, j’ai su que cet endroit existait et qu’il était au Maroc au détour d’une conversation, et je me suis alors dit, ah, c’est fou! Je n’étais pas au courant de son existence, et peu de Marocains le savent, alors qu’il est assez impressionnant. Je suis donc allée surplace, j’ai rencontré la population, et je me suis rendue compte qu’il y avait toute une tradition ancestrale d’équilibre avec la nature. Par exemple, le fait de donner dix pour cent des récoltes aux nécessiteux du village. J’ai découvert l’art de l’apiculture, j’ai trouvé cela fascinant et j’ai tout de suite eu l’envie de mettre en avant ce patrimoine amazigh et marocain dans un roman. Cela m’a également permis de découvrir, en même temps, que le Maroc comptait déposer le dossier de candidature du rucher d’Inzerki afin de l’inscrire au patrimoine mondial de l’Unesco. J’ai voulu donc apporter modestement ma contribution à ce beau projet.

Y a-t-il une morale, un cri de détresse derrière l’histoire de votre roman ?

Dans mes romans, j’essaie toujours d’aider à la prise de conscience, avec une forme subtile d’engagement. Dans ‘’La poule et son cumin’’, mon premier roman, il s’agissait de la libération de la jeunesse. Là, il est davantage question, quelque part, de remettre l’Homme à sa juste place. On est des êtres vivants parmi tant d’autres, et nous avons l’impression d’être au centre de tout, alors que d’autres créatures ont le droit à toutes les attentions. Le fait que nos sociétés déséquilibrent la nature, cela produit des tragédies comme les colonies d’abeilles qui disparaissent, lesquelles ont de manière circulaire des conséquences sur nos vies. Par exemple, dans la famille du petit garçon qui s’appelle Anir, que je suis dans le roman, il n’y a plus de miel et ils sont donc obligés de partir et cela est dramatique pour leurs vies. C’est davantage un engagement qui consiste à démontrer, entre autres, comment la sécheresse peut détruire tout un écosystème.

Votre roman interpelle, en toile de fond, la problématique du dérèglement climatique, qui représente aujourd’hui un enjeu existentiel dans certaines parties du monde ?

Oui, c’est sûr. Mais pas de manière culpabilisante. Souvent, lorsqu’on parle d’écologie, de réchauffement climatique, les discours nous donnent toujours l’impression d’être moralisants. Moi, je voulais plus traiter cette problématique mais comme un conte avec un regard d’enfant. Qu’est-ce que cela fait quand on est un petit garçon de dix ans et que grâce à notre grand-père on apprend à s’occuper des abeilles et puis, tout d’un coup, cette ressource disparait. Quand on a 10 ans, c’est en fait une grande tristesse.

Peut-on entrevoir, également, un hommage rendu à ce patrimoine marocain séculaire ?

Evidemment, j’ai trouvé ce lieu tellement beau, tellement inspirant... La générosité de cette communauté qui essaie coûte que coûte de préserver ses traditions, malgré les aléas climatiques et la précarité, c’était pour moi une façon de leur rendre hommage, à ce patrimoine maroco- amazigh et faire connaitre surtout cet endroit qui mérite d’être visiblisé et, je l’espère, faire l’objet d’une protection de la part des autorités. Cela dit, bien que le lieu soit réel, l’histoire et les personnages sont complètement inventés. On met bien sûr toujours un peu de soi, même si ce jeune garçon n’a rien à voir avec moi. Il y a le soleil du Maroc, qui est celui de mon enfance (rires). J’ai aussi beaucoup lu sur la communauté d’Inzerki, les lignées des familles qui vivaient là-bas, des saints qui ont donné leur baraka à ce patrimoine.


Dans votre roman précédent, ‘’La poule et son cumin’’, vous exploriez les inégalités sociales au Maroc. Avec ‘’Souviens-toi des abeilles’’, est-ce que vous vous inscrivez dans le même sillage, interrogeant la complexité sociale du royaume ?

Il y a une dimension sociale qui est certaine, notamment sur l’exode rural et à quel point c’est difficile. Lorsque que l’on ne parle pas arabe ou français, seulement berbère avec aucun diplôme, c’est compliqué d’aller en ville et de réussir. La problématique du réchauffement climatique pousse les gens à partir. Mais comment fait-on quand on n’a pas de réseau. C’est à la fois très intemporel et contemporain. La dimension y est, mais abordée différemment ou avec subtilité.

Est-ce que vous vous considérez comme une écrivaine engagée ?

Je considère mon écriture comme une littérature engagée. Ce qui m’intéresse, c’est de mettre en avant grâce à l’écriture mais sans jugement, des enjeux très complexes. Je suis convaincue que la littérature joue un rôle social. Pendant 176 pages, on va vivre la vie d’Anir, garçon de 10 ans qui subit la sécheresse. Par conséquent, le lecteur développera plus d’empathie et va se dire tient, il faut que cela change. On a le sentiment, un temps, de vivre ces vies là et on est plus ouvert à l’altérité. Cela nous touche au coeur tandis que si l’on lit un essai ou un rapport, c’est très rationnel, et cela parle forcément moins aux gens.

 

LECTURE ÉCLAIR

Quel gâchis! Les colonies d’abeilles du plus vieux rucher du monde, celui d’Inzerki, dans l’Atlas marocain, sont chaque jour un peu plus menacées de disparition. Sans ses abeilles, le rucher perd son âme. Plus de miel, plus de bourdonnement, plus de production de richesse pour les villageois qui vivent de cette tradition ancestrale. La cause de la chronique de ce désastre annoncé? Le réchauffement climatique. Avec ‘’Souviens-toi des abeilles’’ de Zineb Mekouar, c’est une plongée en apnée, à flanc de montage, au fin fond d’un Atlas qui lutte contre vents et marées pour préserver son modèle de vie artisanal, en proie à des aléas climatiques de plus en plus sans pitié. Comment, dès lors, expliquer cette malédiction à Anir, un jeune garçon du village d’Inzerki, que c’est peut-être la fin d’un cycle. Celui d’une lignée de familles qui se sont succédé à travers les siècles, faisant vivre cette tradition de production de miel unique au monde. Avec ce secret que le roman promet de nous dévoiler, au milieu des arganiers, des oliviers, des thyms et des touffes de lavande, sous un si grand soleil...

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