Youness Firachine : "Le gouvernement est déconnecté de la réalité"


Youness Firachine, coordinateur national du front social marocain.


En réaction à l’inflation qui fait rage, le Front social marocain appelle à manifester. D’après son coordinateur national, Youness Firachine, le gouvernement est déconnecté de la réalité, alors que la situation actuelle profite aux plus riches.

Au sein du Front social marocain, vous avez prévu d’organiser un ensemble de sit-ins à travers tout le Royaume, le 8 avril prochain. Pourquoi cette nouvelle mobilisation ?
Cet appel intervient dans un contexte de hausses vertigineuses des prix des denrées durant ce mois de ramadan, qui ont aggravé l’érosion du pouvoir d’achat des citoyens marocains. Le Front a fait état de cette situation critique et a donc décidé, à l’issue de la réunion tenue le vendredi 24 mars au siège central de l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) à Rabat, d’organiser ces formes de protestation. C’est un moyen d’exprimer la colère qui règne dans le pays quant à la situation économique et sociale, mais aussi la situation politique et des droits humains. Nous allons donner plus de détails dans les prochains jours, concernant les villes et les sites où auront lieu ces manifestations.

Restons sur la question des prix. Qui est responsable de cette situation à votre avis ?
Beaucoup parlent de spéculation et de spéculateurs, et c’est vrai que ça reste un des problèmes chroniques qui aggravent la hausse des prix. Mais c’est loin d’être la seule cause. À mon avis, c’est surtout un problème de rareté des denrées alimentaires. Et cette rareté est le résultat de politiques menées par l’État depuis des années, comme par exemple le plan Maroc vert qui a fait que l’agriculture marocaine est devenue plus que jamais tournée vers l’export. Le plan en question a par ailleurs engendré la concentration de certaines cultures comme les légumes dans quelques régions et leur disparition d’autres régions. Et puis il faut arrêter de parler du contexte international. Par exemple, les prix à la pompe restent trop élevés au Maroc alors que le baril de pétrole a sensiblement baissé...

Le Haut-commissaire au plan, Ahmed Lahlimi, vient de déclencher une polémique en affirmant dans une interview que l’agriculture doit changer de mode de production pour satisfaire le marché intérieur...
Ce n’est pas une première. Lahlimi a toujours donné ses avis de manière objective sur la situation économique et sociale du pays sous les précédents gouvernements. Et ce qu’il a dit n’est pas nouveau puisque même des rapports et des études étrangers pointent du doigts les mêmes dysfonctionnements. Maintenant ce qu’il faut relever et dénoncer, c’est que l’Exécutif actuel n’a rien fait face à cette vague de hausses sans précédent, alors qu’il a plusieurs pistes à suivre.

Des pistes comme quoi ?
Tout d’abord, le gouvernement aurait pu utiliser la loi sur la liberté des prix et de la concurrence pour améliorer les choses un peu. Certes l’article 2 de ladite loi établit que les prix des biens, des produits et des services sont déterminés par le jeu de la libre concurrence, mais précise également que cela se fait sous réserve des dispositions des articles 3, 4. Et c’est là que l’article 4 aurait dû être activé, puisqu’il autorise la mise en place par les autorités de mesures temporaires contre les hausses des prix causées par des circonstances exceptionnelles.


Cette baisse imposée peut durer jusqu’à six mois prorogeables une seule fois. Et puis le gouvernement aurait pu emboîter le pas à d’autres pays en supprimant la TVA sur certains produits de première nécessité. Cela aurait pu soulager les choses un peu pour les populations les plus démunies. Mais rien de cela n’a été fait malheureusement. Outre ces mesures sur le court terme, l’État marocain doit revoir un ensemble de ses choix stratégiques, notamment dans l’agriculture et l’emploi. Il doit également accorder la priorité aux secteurs sociaux en y investissant beaucoup plus.

Cela est-il réalisable ?
Les signes sont loin d’être encourageants. Le gouvernement actuel est totalement déconnecté de la réalité du pays. Quand j’entends le chef du gouvernement dire que le kilo de sardine coûte 5 dirhams seulement, ou quand son porte-parole dit aux journalistes en conférence de presse “je ne sais pas qui sont les spéculateurs, si quelqu’un arrive à les identifier qu’il nous le dise”, je ne peux que m’inquiéter et m’interroger sur la capacité de l’équipe gouvernementale à bien identifier le problème, avant même de parler de solutions.

Des experts estiment que la situation de la SAMIR, à l’arrêt depuis quelques années, aggrave le problème de l’inflation ...
Personne ne peut contester cela. L’arrêt de la SAMIR a poussé le pays à importer du pétrole raffiné et on sait bien que le coût de raffinage a explosé depuis plusieurs mois. Tout cela pour faire plaisir à certains opérateurs du secteur des carburants au Maroc. La libéralisation des prix, les différents programmes économiques, etc profitent aux Capital plus qu’à la population.

Les plus riches s’enrichissent davantage et profitent des crises, comme c’était le cas avec la pandémie du covid-19, ou encore avec l’épisode inflationniste actuel. Le HCP a d’ailleurs révélé en octobre 2022 que 3,2 millions de Marocains ont basculé dans la pauvreté sous l’effet de la crise sanitaire et de la hausse des prix. Ça nous renvoie encore une fois à ce que je vous ai déjà dit: l’État doit revoir ses choix stratégiques. Les gouvernements successifs, y compris celui en place actuellement, ne font qu’appliquer des programmes qui les dépassent.

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