Les vraies raisons du Hirak sont d'ordre social

Comment tourner la page ?

Divers acteurs, partisans et associatifs, redoublent d’efforts aujourd’hui pour accompagner et faire avancer ce dossier. La clémence royale n’étant jamais refusée...

C’est une agitation plutôt inhabituelle que l’on pouvait relever, dans cette matinée du 27 mai 2019, aux abords de la prison civile d’Al-Hoceima. Pas besoin de demander d’explications pour en comprendre la raison: c’est, bien évidemment, le jour de la libération des deux premiers membres du groupe de cinquante-trois activistes du mouvement de protestation du Hirak ach-chaâbi (mouvance populaire, en arabe) d’Al-Hoceima condamnés le 27 juin 2018 à 308 ans de prison par la chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca -verdict confirmé en appel, le 5 avril. Comme beaucoup d’habitants d’Al-Hoceima, Abdelkhir El Yasnari et Mohamed Fadil s’étaient engagés dans le Hirak suite au décès, le 28 octobre 2016, du poissonnier Mohssine Fikri après avoir été broyé par un camion de ramassage d’ordure pendant qu’il tentait de récupérer sa marchandise saisie par la police. Le 27 mai 2017, ils payaient l’interruption, la veille, par le leader du Hirak, Nasser Zafzafi, d’un prêche du vendredi hostile à son mouvement et faisaient partie des dizaines d’activistes arrêtés par les forces de l’ordre. Étant des figures de premier plan du Hirak, ils avaient été transférés à Casablanca pour être interrogés par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), qui dispose de ses locaux dans la ville blanche, avant d’être mis, aux côtés de cinquante-et-un autres activistes de leur mouvement, dans la prison d’Oukacha.

Mouvance populaire
Comme MM. El Yasnari et Fadil, dix-sept autres activistes devraient être incessamment libérés: Rachid Aâmarouch, Nouri Achahbar, Mohamed Addoul, Abdelmouhcine Atari, Jawad Bellaâli, Jawad Benziane, Badreddine Boulahjal, Khalid El Baraka, Anas El Khattabi, Rachid El Moussaoui, Fahim Ghattas, Ahmed Hakimi, Ahmed Hazzat, Abdelaziz Khali, Mohamed Makkouh, Jamal Mouna et Jawad Sabiri. Mais il devrait en rester trente-et-un en prison. Pour rappel, quatre activistes, dont M. Zafzafi, ont été condamnés à vingt ans de prison, trois à quinze ans, six à dix ans, dix à cinq ans et huit à trois ans. Ils se trouvent aujourd’hui principalement répartis entre les prisons de Nador, de Tanger, de Ras El Ma à Fès et donc d’Al-Hoceima.

Tentative de démanteler le Hirak
La Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) les y avait transférés, le 11 avril 2019, depuis Oukacha «dans le souci de [les] rapprocher (...) de leurs familles et de préserver ainsi les liens familiaux et sociaux», avait-elle expliqué dans un communiqué -les prisons en question sont, effectivement, plus proches d’Al-Hoceima.

Décision que, soit dit en passant, n’avaient pas goûtée les familles des détenus et qui l’avaient considérée comme une tentative de démanteler le Hirak. Le 21 avril, une marche nationale soutenue par des partis de gauche tels la Fédération de la gauche démocratique (FDG) et Annahj Addimocrati ou encore le mouvement islamiste d’Al-Adl Wal Ihsane avaient justement été tenue par ces familles afin de réunir les leurs.

De leur côté, certains détenus sont entrés en grève de la faim, à savoir Samir El Hassani et Mohamed El Majjaoui, qui purgent respectivement des peines de 3 et 5 ans de prison ferme à Tanger 2 et Tétouan. Les familles, réunies au sein de l’association Thafra, présidée par le père de Nasser Zafzafi, Ahmed Zafzafi, s’en sont d’ailleurs ouvertes à la présidente du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), Amina Bouayach, lors de la réunion qu’ils ont eue le 20 mai au siège de la Fondation Driss-Benzekri pour les droits humains et la démocratie à Rabat.

Cette dernière est ainsi à pied d’oeuvre, depuis sa nomination le 6 décembre 2018 par le roi Mohammed VI, pour régler l’épineux problème des détenus du Hirak. L’image du Maroc en est grandement écornée, surtout que M. Zafzafi avait failli remporter, le 25 octobre 2018, le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, remis annuellement par le Parlement européen à des personnes ou des organisations militants pour les droits humains, après avoir bénéficié de l’appui des eurodéputés néerlandais Kathleen Van Brempt, Bart Staes, Kati Piri et Judith Sargentini.

Marge de manoeuvre
Le leader du Hirak avait échoué à un cheveu du cinéaste ukrainien Oleh Sentsov, qui croule depuis mai 2014 dans les geôles russes en raison de son soutien aux révolutionnaires d’Euromaïdan lors du Printemps de Kiev de 2013/2014, et de neuf ONG actives dans le domaine de l’aide et de la protection des migrants en situation irrégulière en Méditerranée. Selon le communiqué publié par Thafra suite à leurs entretiens bilatéraux, M. Bouayach se serait montrée claire et compréhensive.

La présidente du CNDH se serait en outre engagée à tenir, à intervalle régulier, des réunions à l’avenant dans le futur. Quelle est, ceci dit, sa marge de manoeuvre? Réduite, sans doute, tant le sujet est sensible. Dans les faits, le CNDH peut demander au roi Mohammed VI de gracier les détenus et en son temps, le prédécesseur de Mme Bouayach, Driss El Yazami, n’avait pas manqué de le faire; ce qui avait débouché, mi-août 2017, sur la libération de 188 détenus.

Mais concernant les détenus encore en prison, il s’agit d’une autre paire de manche: certains se sont rendus coupables de crimes contre l’Etat, et une éventuelle remise en liberté, en tout cas à court terme, reviendrait à désavouer les services de sécurité, dont plusieurs dizaines d’éléments ont été blessés au cours de leur intervention à Al Hoceima. Comme l’avait souligné, visiblement au fait, l’ancien Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, le 2 février 2019, lors d’une rencontre avec la presse qu’il avait organisée à son domicile à Rabat, le roi Mohammed VI graciera sans doute les détenus, mais en temps voulu, lorsque les circonstances seront plus propices, et l’accalmie revenue. Mais pour l’heure encore, il semble y avoir loin de la coupe aux lèvres.

C’est ce qui semble, entre autres, avoir décidé Nawal Benaissa, une des figures de proue du Hirak -condamnée, en février 2018, à dix mois de prison avec sursis et 500 dirhams d’amende en raison de son engagement-, à prendre avec le cadet de ses fils, Yanis, 5 ans, la poudre d’escampette pour les Pays-Bas, où son mouvement compte d’importants appuis. «Je suis menacée d’emprisonnement à tout moment si je participe à une manifestation, ce qui limite ma voix et ma liberté», avait-elle déclaré à l’agence de presse espagnole EFE, qui a relayé ses propos dans une dépêche publiée le 15 mai.

Manque de perspectives
La trentenaire -elle fête, cette année 2019, ses 35 ans- aurait pu rester en Europe en décembre 2018, puisqu’elle s’était rendue pour porter la voix du Hirak en France et en Italie, mais ce sont les récents développements qui auraient achevé de la convaincre dans sa décision: le 12 avril, les autorités lui auraient, selon ses dires, interdit de quitter le territoire -version démentie officieusement dans les médias-, et c’est clandestinement qu’elle aurait, via le préside occupé de Sebta, réussi à rallier le Vieux Continent.

En l’état, Mme Benaissa risque bien de faire des émules parmi ses compagnons du Hirak… Comment, dans ces conditions, tourner la page? Ce qu’il faut d’abord rappeler, c’est que la mort de M. Fikri n’avait été que la goutte qui avait fait déborder le vase et que les vraies raisons du Hirak sont plutôt à chercher dans le manque de perspectives dont souffrent les habitants de la province d’Al Hoceima.

Pour une véritable réconciliation
Valeur aujourd’hui encore, celle-ci demeure une des plus pauvres du Royaume et n’était-ce les envois de l’importante diaspora installée en Europe, elle aurait sans doute ployé sous le dénuement. Le roi Mohammed VI avait pourtant lancé, le 27 juin 2017, le gouvernement de Abdelilah Benkirane, qui avait failli dans la mise en oeuvre dudit programme. Suite au rapport que lui présentera quelque mois plus tard le président de la cour des comptes, Driss Jettou, le roi Mohammed VI procèdera au limogeage de cinq responsables encore en poste -Mohamed Hassad, Mohamed Nabil Benabdallah, El Houssaine Louardi, Larbi Bencheikh et Ali Fassi Fihri-, tout en notifiant sa «non satisfaction » à cinq anciens autres -Rachid Belmokhtar Benabdellah, Lahcen Haddad, Lahcen Sekkouri, Mohamed Amine Sbihi et Hakima El Haïté. C’est dire si une le 17 octobre 2015, un ambitieux programme de développement spatial censé aider à sortir la région de la mouise.

Il avait d’ailleurs donné raison aux activistes en confiant au président français Emmanuel Macron qu’il avait reçu mi-juin 2017 à Rabat, que leurs revendications étaient «légitimes», puis en prenant à parti, lors d’un conseil des ministres tenu grande partie des responsabilités échoit aux pouvoirs publics.

Au-delà de la grâce des détenus, qui demeure sans doute un impératif, il faudra certainement, aussi, continuer de s’attaquer au fond du problème et ainsi permettre vraiment, en fin de compte, une véritable réconciliation avec la province d’Al Hoceima...


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