UNE VIE, DES VIES, UN DESTIN

Disparition de Abderrahmane Youssoufi

Abderrahmane Youssoufi a porté durant sa vie et en même temps plusieurs casquettes: celle du patriotisme, bien sûr ; celle du soutien au Trône, celle de l’idéal maghrébin; celle aussi du nationalisme arabe dans sa version moderniste; celle enfin du progressisme.

C’est André Malraux qui a eu cette formule: «Seule la mort transforme une vie en destin ». Elle prend assurément tout son sens avec le décès de Abderrahmane Youssoufi, ce vendredi 29 mai 2020, dans un hôpital de Casablanca, où il avait été admis voici quelque jours. Si Abderrahmane? C’est une vie, ou plutôt des vies et, au final, un destin. Il a accompagné l’histoire du Maroc durant des décennies; il a été souvent acteur –et même de premier plan; il était là avec d’autres grandes figures de la gauche marocaine comme Mehdi Ben Barka et Abderrahim Bouabid. Tel un Commandeur, sa présence ou son absence avec l’exil, pesaient toujours de tout leur poids.

Il était le gardien de valeurs, d’éthique aussi, servie par de fortes convictions et des engagements militants qui n’ont jamais faibli, quelles que soient les conjonctures et les épreuves. Une conscience surplombant la vie de son parti -avec parfois ses errements et une tiédeur dans les ferveurs qu’il ne manquait de relever.

Homme de Valeurs
Voici près de trois mois, à Rabat, lors d’une cérémonie d’hommage qui lui était rendu à l’occasion de la parution de ses mémoires, c’était sa dernière déclaration publique, il avait expliqué alors que cette publication était une contribution à «se remémorer nos valeurs nationales et les leçons qu’on a apprises grâce au militantisme de plusieurs générations de Marocains depuis la création du Mouvement national lors des années 30 du siècle dernier».

Et d’ajouter ce qui, à ses yeux, constituait le socle de ces valeurs: le parachèvement de l’édification du Maroc d’aujourd’hui et de demain, le Maroc des libertés, de la démocratie et des institutions, celui aussi de la défense de l’intégrité territoriale. Il avait souligné encore la richesse du patrimoine marocain façonné de génération en génération et qui est un motif de fierté. Par-delà les conjonctures heurtées traversées par le Royaume, Abderrahmane Youssoufi mettait ainsi en relief ce que l’on pourrait appeler le temps long de l’Histoire.

Dans son parcours, le leader historique de la gauche marocaine a connu des leaders dans une bonne partie des latitudes régionales et internationales, de Jamal Abdel Nasser à Mouammar Kaddafi, de Saddam Hussein à Ahmed Ben Bella, de Fidel Castro à Yasser Arafat, sans oublier tant d’autres de l’Internationale socialiste (Felipe Gonzalez, Mario Soarès, ...). Au Maroc, pour ne parler que du successeur de Hassan II, il avait une relation personnelle particulière avec Sa Majesté Mohammed VI.

Voici trois ans et demi, le 15 octobre 2016, le Souverain lui a rendu visite à l’hôpital Cheikh Khalifa Ibn Zaid de Casablanca. Des photos avaient été publiées à cette occasion. L’une d’entre elles montrait Mohammed VI baisant le front de M. Youssoufi. Historique! De l’émotion, du respect aussi. Un sentiment partagé par Hassan II, lui aussi, qui s’était rendu à son chevet au CHU Avicenne à Rabat, alors qu’il y avait subi une opération à la tête, en 1999, alors qu’il dirigeait depuis mars 1998 le cabinet d’alternance.

Sur cette expérience qui a duré plus de quatre ans et demi, soit jusqu’à octobre 2002, il y aurait évidemment beaucoup à dire. Abderrahmane Youssoufi avait assumé, assuré une «transition paisible», selon ses propres termes. Le Maroc accusait pratiquement une «crise cardiaque» comme l’avait déclaré le défunt Souverain, en octobre 1995 devant le Parlement. Un compromis historique a alors été réalisé avec l’opposition pour mettre sur pied, trois ans plus tard, un gouvernement dirigé par le Premier secrétaire de l’USFP, Abderrahmane Youssoufi.

La succession dynastique s’était ainsi opérée dans les meilleures conditions possibles. En même temps, allait se poursuivre le processus de transition démocratique mis sur les rails. Il allait même se consolider pas suite d’une convergence: celle du Nouveau Roi attaché à un projet démocratique, moderniste et solidaire; et celle du mouvement progressiste au premier rang duquel figurait la formation socialiste. En février 2003, dans un discours prononcé a Bruxelles, Youssoufi avait dressé une évaluation critique de cette expérience.

Empreintes militantes
Elle n’avait sans doute pas porté tous ses fruits; mais elle avait bien marqué cependant le changement dans la continuité. A n’en pas douter, c’est là une forte séquence de la vie politique nationale. Elle a ainsi achevé l’intégration de l’opposition historique au système institutionnel préparée deux ans auparavant, en 1996, par le vote oui de l’USFP au référendum constitutionnel. Elle a aussi permis de passer le relais et la direction du gouvernement à ce parti campant dans l’opposition depuis la fin mai 1960. Avec Youssoufi, c’était là une forte empreinte politique et militante qui a été donnée; elle est encore là par suite des qualités personnelles qui sont les siennes, de son équation d’homme d’Etat et de son attachement à des valeurs et à une éthique de la responsabilité.

Toutes les étapes de sa vie témoignent dans ce sens. Dans une autre vie, que d’engagements! Jeune, le voilà qui rejoint le parti de l’istiqlal aux côtés de Mehdi Ben Barka avec lequel il aura toujours une grande proximité. En France, de 1949 à 1952, il organise la classe ouvrière marocaine tout en poursuivant des études supérieures sanctionnées par un DES de droit. De retour à Tanger, il s’inscrit au barreau de Tanger -sa ville natale- jusqu’en 1960 avec une élection de bâtonnier en 1959. Le militantisme chevillé au corps, il est du côté de l’aile gauche du Parti de l’Istiqlal qui a créé l’UNFP en 1959 par suite d’une scission avec d’autres comme Mehdi Ben Barka, Abdallah Ibrahim, Abderrahim Bouabid et Mahjoub Ben Seddik.

Trouble à l’ordre public
Durant une vingtaine d’années, ce seront alors les années de l’opposition de la répression puis de l’exil de 1965 à 1980, où il sera gracié. Il est arrêté une première fois avec Mohamed Basri par suite d’un article publié par le quotidien At-Tahrir, dont il était le directeur. Le motif? Un texte demandant la responsabilité du gouvernement devant le peuple et non devant le Roi. Inculpé pour offense au Roi, incitation au crime contre la sureté intérieure de l’Etat et trouble à l’ordre public, il est relâché quelques jours plus tard. Dans l’affaire dite du «complot de 1963», il est condamné avec les autres membres de la commission administrative de l’UNFP à deux ans de prison avec sursis.

Après l’assassinat de Mehdi Ben Barka, à la fin octobre 1965, il se rend à Paris pour le procès tenu dans les mois qui suivent. Il est de nouveau poursuivi par contumace au procès de Marrakech (1975) pour complot -le procureur du Roi requiert la peine de mort… S’il continue à s’activer dans la mouvance socialiste en 1974, il s’engage aussi dans les questions des droits de l’Homme dans plusieurs enceintes régionales et internationales. Il est ainsi secrétaire général de l’Organisation arabe des droit de l’Homme jusqu’en 1990, en même au temps qu’il milite dans des ONG –torture, Institut arabe des droits de l’Homme...

Au congrès constitutif de l’USFP en 1974, il est désigné comme délégué permanent à l’extérieur. Il est ensuite membre du bureau politique de ce parti au 3ème congrès de 1978. Il est gracié par le Roi Hassan II en août 1980 mais il réside toujours à Cannes, en France. En 1992, au lendemain du décès de Abderrahim Bouabid, il lui succède en sa qualité de numéro deux. Il s’exile de nouveau à Cannes, deux ans (1993-1995) pour protester le contre «trucage» des élections de 1993. Il faudra bien des émissaires de son parti et du Roi pour le décider, laborieusement, à reprendre ses fonctions de Premier secrétaire, l’intérim ayant été assuré par Mohamed Elyazghy, alors Premier secrétaire adjoint.

Appelé par le Roi à la tête du cabinet d’alternance en mars 1998, il ne sera pas reconduit par Mohammed VI en octobre 2002, Driss Jettou se voyant confier la direction de l’exécutif. Dans un communiqué, son parti réagit contre le non-respect de la «méthodologie démocratique». A la fin octobre 2003, il démissionne de ses responsabilités de Premier secrétaire de l’USFP - un retrait de la vie politique... «Si Abderrahmane» a porté durant sa vie et en même temps plusieurs casquettes: celle du patriotisme, bien sûr; celle du soutien au Trône, celle de l’idéal maghrébin; celle aussi du nationalisme arabe dans sa version moderniste; celle, enfin du progressisme.

Plus que le référentiel socialiste sans doute, le noyau dur de ses ressorts et de ses convictions était le référentiel de la démocratie, des droits et des libertés. Socialiste humaniste attaché aux valeurs universelles, il a porté haut et avec courage ce fanion ou plutôt ce flambeau - la «race des seigneurs» de la gauche...

Quelques témoinages recueillis des personnalités et amis du défunt

Abdelouahed Radi, ancien Premier secrétaire de l’USFP, député et ancien président du parlement “Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise sauf que la

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1 commentaire

  • Hamza

    30 Mai 2020

    Le goût de la paraphrase prendra le dessus;il n'est pas dans les cordes de tout le monde de raisonner par soi-même.Il n'y a pas de honte à imiter les grosses pointure.Une fois n'est pas coutume,la langue,les doigts et la mémoire brûlent de me débarrasser de ces trois mots:une mort,des morts,un passé.Voilà,c'est fait.Ouf...Le prophète nous recommande d'évoquer en bien nos morts.Paît et salut sur le prophète.Sur Terre,il ne devrait y avoir que des 'non-lieu";là-bas,ah...ça va être terrible ...

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