"Notre ventilateur aide les malades du Covid-19 à ne pas atteindre le stade de détresse respiratoire"

Interview de BADR IKKEN, directeur général de l’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (IRESEN)

Ingénieur d’Etat en génie mécanique, production industrielle et systèmes solaires du Berlin Institute of Technology, Badr Ikken a dirigé des projets industriels au plus grand centre européen de recherche appliquée. Il a intégré, en septembre 2010, la Moroccan Agency for Solar Energy (MASEN) comme directeur du développement intégré, chargé de l’intégration industrielle et de la R&D, puis a participé à la création de l’Institut de Recherche en Energie Solaire et Energies Nouvelles (IRESEN), qu’il a rejoint et dirige depuis juillet 2011. Ouvert d’esprit, collaboratif et réceptif, ce manager éclairé a su mobiliser les énergies positives et créatives pour mettre au point un respirateur adapté aux malades du Covid-19. L’idée est d’en faire profiter le Maroc et transférer le savoir et le savoir-faire aux pays subsahariens pour faire face à cette pandémie.

En tant que chef de file d’un consortium, l’IRESEN vient de créer un respirateur destiné à prendre en charge les malades du Covid-19. Comment tout a commencé?
D’abord, je vous confirme que nous avons démarré le 20 mai 2020 les tests cliniques d’un respirateur qui a été développé par un consortium marocain en collaboration avec des chercheurs portugais. Pour vous parler de la genèse de ce produit, tout a commencé par la conception de ce ventilateur, en parfaite collaboration avec des partenaires scientifiques portugais, en l’occurrence INESC-TEC, un centre de recherche multidisciplinaire spécialisé dans l’ingénierie informatique, la technologie et les sciences. Nous travaillons ensemble depuis plusieurs années sur les sujets relatifs aux réseaux intelligents.

Notre souhait était de pouvoir concevoir rapidement un respirateur ou un ventilateur -pour reprendre le terme médical-, fiable et abordable, adapté aux malades du Covid-19. Nous avons aujourd’hui à Benguerir, au niveau de la plateforme Green Energy Park, une cellule de prototypage électronique. Cette équipe de chercheurs marocains était en train de finaliser une borne de recharge pour voitures électriques 100% marocaine. Avec l’apparition des premiers cas de contamination au nouveau coronavirus, nos chercheurs et ingénieurs ont souhaité concentrer leurs efforts à mettre au point une solution fiable, en coopération avec leurs confrères portugais, en développant la conception d’un ventilateur qui disposerait de toutes les fonctionnalités nécessaires. La conception, le développement et l’optimisation du produit ont été réalisés en un mois, un temps record. Les deux équipes s’entraidaient mais chaque partie a fabriqué au final son propre respirateur. Le nôtre est intégralement marocain certes, mais il intègre l’intelligence collective maroco-portugaise. Je vous assure que, pour ne citer que cet exemple, la carte électronique de notre ventilateur a été entièrement développée au Maroc. Elle a été, en moins d’une semaine, conçue, réalisée et performée.

Pourquoi avez-vous opté pour un système de ventilation mécanique?
Ce fut un de nos objectifs premiers que d’opter pour un système de ventilation mécanique dans le dessein d’avoir un maximum de composants fabriqués au Maroc. En effet, nous sommes arrivés à produire localement plus de 80% des composants. Toutes les pièces, la crémaillère, la carte électronique… sont localement fabriquées. Il reste seulement quelques capteurs et composants électroniques qui sont importés. Concernant la partie mécanique, nous avons déniché un industriel à Casablanca qui s’est chargé de la fabriquer.

Pour ce qui est de la carte électronique, la programmation a été confiée à un de nos partenaires, en l’occurrence la startup Edeep, spécialisée dans les cartes électroniques, qui regroupe des jeunes qui travaillent avec nous sur plusieurs projets de développement. Ce partenaire s’est chargé de la partie software, c’est-àdire la partie programmation. Pour l’industrialisation de la carte électronique, nous avons sélectionné l’entreprise Valtronic. Mais, à ce stade préindustriel, les cartes électroniques, on les a fabriquées chez nous.

Quels sont les partenaires qui composent le consortium ayant mis au point ce respirateur?
Nous sommes l’initiateur et le catalyseur de ce projet qui a débouché sur un ventilateur aux fonctionnalités développées permettant la ventilation contrôlée et la ventilation spontanée. En moins d’une semaine, nous avons développé un système de ventilation mécanique automatisée. Mais, très tôt, nous avons impliqué nos partenaires. Il y a, en plus d’IRESEN et notre plateforme Green Energy Park à Benguerir, l’ENSET (Ecole Normale Supérieure de l’Enseignement Technique) Rabat rattachée à l’Université Mohammed V, l’Université Mohammed VI Polytechnique, l’Ecole Supérieure des Sciences et Technologies de l’Ingénierie (ESSTI) de Rabat qui ont développé des composantes imprimées 3D ainsi que la start-up Edeep.

IRESEN et Green Energy Park et leurs partenaires ont développé les parties mécanique et électronique. On a développé le système puis pour passer de la version I à la version II, nous avons commencé à travailler avec des réanimateurs qui nous demandaient d’intégrer des fonctionnalités supplémentaires spécifiques, notamment un deuxième circuit de capteurs qui sécurise le patient avec régulation de la pression maximale, puis un système de détection de fuites et d’anomalies. Ce qu’il faut savoir, c’est que les ventilateurs importés et utilisés dans les blocs de réanimation lourde coûtent jusqu’à 400.000 dirhams. Notre objectif n’est pas de concurrencer ces ventilateurs.

Avec le soutien de nos excellents réanimateurs, nous avons intégré plusieurs fonctionnalités dont notamment la pression expiratoire positive dans les voies aériennes, maintenue par le ventilateur à la fin de l’expiration. Ils nous ont expliqué l’importance d’accompagner les malades du Covid-19 avant qu’ils n’atteignent le stade de réanimation lourde, nécessitant l’intubation et la mise en place d’une ventilation contrôlée (forcée).

Quelle est la différence entre les ventilateurs importés et celui que vous venez de mettre au point?
Les ventilateurs de réanimation importés contrôlent la pression. Ils sont équipés de turbine et disposent de plus de 8 modes de ventilation. Ils sont fabriqués par des entreprises fortes de plus 40 ans de recherches. Il s’agit donc de ventilateurs de réanimation sophistiqués qui répondent aux différents besoins et situations de la réanimation lourde. Notre ventilateur, lui, contrôle le volume intégrant 4 modes de ventilation, notamment contrôlée et spontanée. Il ne s’agit pas d’un ventilateur de réanimation lourde mais d’un équipement qui pourra soulager et soutenir le dispositif sanitaire. Le ventilateur aide les patients à ne pas atteindre le stade de détresse respiratoire nécessitant l’intubation.

Quelle est la particularité des 4 modes de votre ventilateur?
Tout d’abord, il y a deux modes contrôlés, un mode de ventilation assistée contrôlée (VCV) et un mode de volume assisté contrôlé intermittent (VCV-I) qui permettent la respiration contrôlée de manière invasive au cas où le malade n’arrive plus à respirer et en cas d’absence d’équipements de réanimation lourde. Le troisième mode, en l’occurrence la ventilation spontanée (VS), est une caractéristique de notre produit. Elle a été plus compliquée à réaliser que le mode de ventilation contrôlée car elle nécessite un dispositif intelligent doté de plusieurs capteurs afin que l’équipement s’adapte au cycle respiratoire du patient. Il s’agit d’une ventilation non invasive à l’aide de masque respiratoire. Le médecin ne règle que le pourcentage d’oxygène nécessaire au patient et l’équipement définit automatiquement les paramètres de ventilation en fonction du cycle respiratoire du patient. Le quatrième mode est le mode secours d’apnée (basculement automatique au VCV-I). Si la machine sent que le patient n’arrive plus à respirer, elle va se mettre à le faire respirer et déclenche une alarme. Il s’agit également d’un mode exigé par les réanimateurs. Chaque fois qu’un nouveau mode était intégré, nous avons dû revoir l’architecture, intégrer de nouvelles vannes, de nouveaux capteurs…

Depuis la genèse de l’idée jusqu’à la concrétisation du projet, tout cela a été réalisé en un temps record?
En un mois, en effet, nous sommes arrivés à la deuxième génération de ce ventilateur intégrant toutes les fonctionnalités demandées par les réanimateurs impliqués dans le projet. Nous devions procéder à plusieurs optimisations de tous les ensembles mécaniques et électroniques qui devaient être menés en parallèle. Nos ingénieurs ont aussi veillé à intégrer plusieurs options supplémentaires telles que l’alimentation par batterie et l’auto- calibrage. La version II est passée par 4 étapes importantes et elle est fin prête.

Quelles sont les autres fonctionnalités essentielles pour surveiller de près le malade du Covid-19 qu’offre ce ventilateur?
Les réanimateurs qui nous ont assistés nous ont demandé aussi toutes sortes d’alarmes de sécurité au cas où l’appareil détecte une fuite, si le masque tombe ou n’est pas étanche ou si un tuyau est mal branché. Il fallait comprendre le mécanisme et être assisté par des professionnels de la santé pour pouvoir intégrer tous ces petits détails qui font la différence. Tout cela a été fait dans des conditions difficiles. Beaucoup de développement ont été réalisés en télétravail et en visioconférence mais après il fallait chercher les composants à travers notre réseau de partenaires et travailler en présentiel la main dans la main, tout en respectant les mesures de sécurité en vigueur. Notre objectif est que ce ventilateur présente toutes les garanties de sécurité sanitaire. Par exemple, en cas de coupure d’électricité, grâce à la batterie intégrée, le ventilateur continue à fonctionner pendant plus de trois heures. Il s’agit d’un équipement censé sauver des personnes en mal de respiration et les maintenir en vie, même dans des situations difficiles

Avez-vous pensé à un élément déterminant, à savoir le prix de ce ventilateur?
Notre souci de départ était de savoir comment développer une solution fiable mais abordable en s’efforçant de ne pas dépasser le plafond de 10.000 dirhams, tout en optimisant ce qui pouvait l’être par exemple dans la partie mécanique, en y intégrant des éléments de contrôle, de qualité et de sécurité.

Et qu’en est-il de sa promotion?
Nous avons identifié les partenaires industriels qui pourraient commercialiser ce produit. Mais il ne faut pas brûler des étapes importantes. Bientôt, nous allons finir les tests cliniques qui durent 8 à 10 jours. Nous sommes déjà au troisième jour. On les mène avec deux réanimateurs à Rabat. Une fois les tests terminés, nous allons vers l’homologation et la certification de ce ventilateur par le ministère de la Santé. Mais déjà, en due diligence, nous avons identifié les entreprises qui vont se charger de la partie mécanique ou de la partie électronique, le circuit d’approvisionnement des pièces… Bref, tout l’écosystème.

Nous avons même réalisé des prototypes chez certains de nos partenaires pour contrôler la qualité du produit. Tout est prêt pour lancer la machine de production après, bien entendu, l’étape importante de l’homologation. Au Maroc, la situation de la propagation du coronavirus est maîtrisée. Si ce ventilateur permet de faire émerger quatre ou cinq pôles et des entreprises spécialisées dans la fabrication d’équipements médicaux, cela serait, sans aucun doute, une grande réussite. Par ailleurs, il y a une banque de développement qui veut nous accompagner et promet de financer des centaines d’exemplaires de ce produit pour le Maroc.

Ce partenaire s’intéresse aussi à nous accompagner à financer ultérieurement des ventilateurs à destination du marché africain. C’était d’ailleurs notre approche de départ qui consiste à soutenir et accompagner des partenaires subsahariens. Notre premier partenaire est l’institut national polytechnique Felix Boigny, en Côte d’Ivoire, où notre plateforme commune Green Energy Maroc-Côte d’Ivoire dédiée aux technologies solaires est en cours de construction. Notre but est de transférer un savoir et un savoir-faire. On va les aider à développer chez eux la partie mécanique. Nous restons dans cette dynamique de solidarité. Nous espérons aider aussi d’autres pays africains à développer une expertise dans ce domaine.

Notre capacité de recherche et d’innovation peut-elle faire repenser notre dépendance de l’étranger?
Je pense qu’avec la crise sanitaire actuelle, il faut que l’on contribue à un changement du modèle classique où une forte dépendance de quelques pays étrangers est le pilier. Certains pays européens comme l’Italie ne pouvaient même plus avoir accès aux respirateurs. Au Maroc, comme ailleurs, le confinement a été dur pour l’économie et tous les secteurs d’activité.

Le Maroc s’est bien préparé pour y faire face et a acquis une grande expérience dans la gestion des crises. Et c’est dans cet esprit qu’on peut se proposer d’aider à combattre cette pandémie ou toute future pandémie dans le monde, mais surtout en Afrique subsaharienne. C’est pour cela que nous pensons à les accompagner pour avoir accès à des équipements fiables et abordables. Cela ne peut être qu’une sécurité supplémentaire inestimable.


1 commentaire

  • Barreau

    24 Mai 2020

    Bravo. S’adapter c’est le propre de l’intelligence. Bel exemple....

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