Va-t-on vraiment normaliser avec Israël?

JARED KUSHNER ANNONCÉ AU MAROC

Au 3 septembre, le gendre et haut conseiller du président américain n’avait pas encore mis les pieds au Maroc, dont il souhaite convaincre les autorités d’emboîter le pas aux Émirats arabes unis et normaliser avec Israël.

Viendra? Viendra pas? Alors qu’il mène depuis le 31 août 2020 une tournée au Moyen-Orient qui a notamment été l’occasion pour lui de monter à bord du premier vol commercial direct entre Abou Dabi et Tel-Aviv, le gendre et haut conseiller du président américain Donald Trump, Jared Kushner, n’avait, au jeudi 3 septembre, pas encore mis les pieds au Maroc, alors qu’il y est instamment annoncé depuis fin août.

Aurait-il donc renoncé à ce qui constituerait son deuxième déplacement officiel dans le Royaume, après celui du 29 mai 2019 où lui et le représentant spécial de M. Trump pour les négociations internationales, Jason Greenblatt, avaient été reçus par le roi Mohammed VI au palais royal de Rabat? Il faut dire qu’il en aurait toutes les raisons.

En effet, les autorités marocaines ne semblent pas prêtes de souscrire à son principal objectif de voyage, qui est de pousser le Maroc à normaliser ses relations avec Israël, après que les Émirats arabes unis ont franchi le pas le 13 août au titre de l’accord Abraham et sont devenus le troisième pays arabe à signer un traité de paix avec l’État hébreu après l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994. Les raisons en sont multiples et ont sans doute été assez bien résumées, dans une tribune publiée le 31 août sur le journal électronique américain The Hill, par l’ancien ambassadeur des États-Unis à Rabat, Edward Gabriel.

Ce dernier, que l’on sait resté très proche des cercles de pouvoir au Maroc depuis son départ du Royaume en mars 2001 -il est notamment, à Washington, directeur exécutif du Centre maroco- américain pour la politique (MACP)-, est d’abord revenu sur le soutien, quasiment élevé au rang de doctrine d’État, du Maroc à la cause palestinienne. À cet égard, le roi Mohammed VI avait, a rappelé M. Gabriel, diligenté le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, auprès de Mahmoud Abbas à Amman, où se trouvait alors le président palestinien, pour lui réitérer ce soutien et, surtout, balayer d’un revers de main le bruit qui courait quant à une normalisation avec Israël en échange d’un appui américain au Maroc en ce qui s’agit de son intégrité territoriale.

Vision pour la paix
Ainsi, le journal électronique américain Axios avait affirmé, dans un article mis en ligne le 3 février, que des négociations étaient en cours entre Washington et Rabat qui amèneraient la capitale américaine à reconnaître la souveraineté du Maroc sur son Sahara et ouvrir un consulat dans le chef-lieu de la province, Laâyoune, en échange de cette normalisation. Information à laquelle beaucoup avaient donné du crédit, surtout que le 4 février, M. Bourita reprenait à la Chambre des conseillers Abdelhak Hissane, du groupe de la Confédération démocratique du travail (CDT), en déclarant qu’il ne fallait pas être “plus Palestiniens que les Palestiniens” et que “le Sahara reste la première cause du Maroc, pas la Palestine”, après que l’élu a critiqué ses déclarations sur la “vision pour la paix, la prospérité et un avenir meilleur pour les peuples palestinien et israélien” dévoilée le 28 janvier par M. Trump comme solution au conflit israélo-palestinienne -le ministre avait indiqué le 29 janvier, lors d’une conférence de presse donnée à Rabat aux côtés de son homologue portugais Augusto Santos Silva, que “le Maroc apprécie les efforts constructifs de paix déployés par l’administration américaine actuelle”.

Démarches à venir
Mais au final donc, l’audience accordée par M. Abbas à M. Bourita en Jordanie y a apporté un démenti, et, plus, la dépêche publiée dans la foulée par l’agence Maghreb arabe presse (MAP) révélait que cette audience “a été l’occasion (...) de coordonner les étapes et les démarches à venir”. Ce qui, très clairement, veut dire que Rabat ne fera rien sans concertation avec Ramallah, et, par conséquent, peut laisser déduire que M. Kushner ne pourra que repartir bredouille du Maroc.

De toute façon, l’opinion publique marocaine ne sera sans doute aucunement favorable à une normalisation avec Israël tant que le conflit n’a pas trouvé d’issue et que les Palestiniens n’ont pas établi d’État, et le Maroc semble qui plus est conscient du fait qu’une association entre la cause du Sahara et celle du Proche-Orient ne peut qu’être dangereuse et défavorable au Royaume, dans la mesure où dans le premier cas il est question d’une région récupérée suite à 91 ans de colonisation espagnole et dans le second de territoires occupés; l’Algérie, dont ultimement le président algérien Abdelmadjid Tebboune le 4 mai au Conseil de sécurité, tente d’ailleurs depuis plusieurs années, sans succès, d’établir le parallèle entre les deux dossiers au sein des instances internationales.

Trésors de créativité
Ce qui n’empêche que le Maroc continuera sans doute de faire l’objet de pressions, et selon M. Gabriel, toujours dans son texte dans The Hill, les autorités marocaines chercheraient actuellement à gagner du temps en attendant d’au moins voir ce que donneraient les présidentielles américaines, prévues le 3 novembre, comme cela semble par ailleurs, selon différentes sources médiatiques, le cas pour d’autres pays arabes -dont l’Arabie saoudite et Bahreïn, et le premier ministre soudanais, Abdallah Hamdok, avait pour sa part écarté, le 25 août au moment de recevoir le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, à Khartoum, toute normalisation avant au moins les élections générales soudanaises prévues en 2022. Mais qu’en sera-t-il si, comme d’aucuns ne l’écartent plus, M. Trump se maintient au pouvoir? Les choses ne pourraient alors, on l’imagine, que se corser pour le Maroc, qui devra alors déployer des trésors de créativité encore plus grands pour ne pas se faire forcer la main.