Comment le Maroc veut devenir une plateforme mondiale de premier plan

FABRICATION DE VACCIN

En s’alliant au chinois Sinopharm et au suédois Recipharm, le Royaume affiche clairement ses ambitions de devenir un des plus grands fabricants de vaccins de la planète.

Le 21 juin 2021, la DG de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Ngozi Okonjo-Iweala, annonçait la prochaine mise en place en Afrique du Sud, au Sénégal, au Rwanda et au Nigéria de hubs régionaux pour la production de vaccins. “Nous avons maintenant constaté qu’une centralisation excessive de la capacité de production de vaccins est incompatible avec un accès équitable en situation de crise,” avait-elle argué, en partant bien entendu de l’exemple de l’actuelle pandémie de Covid-19, où l’on voit les pays producteurs s’accaparer les vaccins qu’ils produisent.

Et le Maroc? Car d’aucuns savent que le Royaume dispose d’une des industries pharmaceutiques les plus développées d’Afrique, comme cela fut notamment su au tout début de la pandémie lorsqu’il fut décidé d’interdire l’exportation de l’hydroxychloroquine “made in Morocco” pour la réserver en priorité aux patients marocains. Et il fut donc étrange de se dire qu’il ne serait pas de la partie. La réponse est finalement venue ce 5 juillet 2021, avec la signature avec les firmes pharmaceutiques chinoise Sinopharm et suédoise Recipharm d’accords portant sur l’établissement de capacités industrielles et biotechnologiques complètes et intégrées dédiées à la fabrication de vaccins au Maroc.

Investissements structurants
Concrètement, il s’agit, comme l’a souligné une dépêche de l’agence Maghreb arabe presse (MAP), de “faire du Maroc une plateforme de biotechnologie de premier plan à l’échelle du continent africain et du monde dans le domaine de l’industrie du “fill & finish””. Celle-ci correspond, dans le détail, à la mise en seringue (“fill”, c’està- dire remplir en anglais) et, de là, la finalisation (“finish”, terminer) des vaccins: ainsi, le Maroc se mettra à produire lui-même le vaccin anti-Covid-19 de Sinopharm, qui est d’ailleurs le principal vaccin qu’il utilise pour sa campagne de vaccination lancée le 28 janvier 2021 -la compagnie chinoise a de fait vu son PDG, Liu Jingzhen, signer un mémorandum avec le ministre de la Santé, Khalid Aït Taleb.

On avait, à cet égard, vu comment l’aggravation, à un certain moment, de la pandémie en Inde, qui produit pour les pays en voie de développement et notamment le Maroc le vaccin du laboratoire britanno- suédois AstraZeneca, avait amené les autorités indiennes à réquisitionner tous les vaccins produits sur son territoire, et c’est donc dans l’ordre des choses que le Royaume cherche à renforcer sa souveraineté sanitaire -la dépêche suscitée de la MAP fait d’ailleurs elle-même référence au fait de “promouvoir l’autosuffisance du Royaume”.

Outre Sinopharm, Recipharm a également paraphé, par le biais de son PDG Marc Funk, un mémorandum, lequel a toutefois côté marocain, plutôt que M. Aït Taleb, impliqué le ministre de l’Economie, Mohamed Benchaâboun, et ce au titre de président du conseil d’administration du Fonds Mohammed-VI pour l’investissement que le gouvernement Saâd Eddine El Othmani avait mis en place fin décembre 2020 pour entre autres contribuer au financement des projets d’investissement structurants, et le PDG de Bank of Africa et président du Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM), Othman Benjelloun, en tant que “représentant du consortium de banques marocaines”.

Car, et cela, on l’apprend de Recipharm et non de la MAP, ce sont les banques nationales qui vont, à hauteur de 500 millions de dollars, financer les futures capacités de fabrication de vaccins: Bank of Africa, on peut l’imaginer, du fait que M. Benjelloun ait été mis à contribution, ainsi que Attijariwafa Bank et la Banque centrale populaire (BCP), dont les PDG, Mohamed Kettani et Mohamed Karim Mounir, étaient également présents au moment de la signature des conventions au palais royal de Fès.

Autre information provenant de Recipharm: les capacités s’étaleront sur une superficie de 42ha et, surtout, ne seront opérationnelles qu’en 2023. Ce qui, en apparence, semble contredire la MAP, qui a insisté sur le fait que “le projet vise à démarrer à court terme avec une capacité de production de 5 millions de doses de vaccin anti-Covid-19 par mois”, mais seulement en apparence: en fait, les capacités qui doivent être réalisées en coopération avec Recipharm ne devraient être que dans un second temps utilisées, tandis que dans un premier temps ce sont les installations de remplissage aseptiques de la Société de thérapeutique marocaine Sothema à Bouskoura, dans la banlieue de Casablanca, qui devraient servir à produire le vaccin. Ce qui explique le fait que M. Aït Taleb ait, dans ce sens, acté un contrat avec la PDG de la Sothema, Lamia Tazi.

Indépendance sanitaire
Et de toute façon, l’ambition que l’État semble porter, à travers son mémorandum avec Recipharm, dépasse le seul cadre de lutte contre la Covid-19: se revendiquant en tant qu’“organisation mondiale de développement et de fabrication sous contrat” (Global contract development and manufacturing organisation, CDMO), Recipharm souhaite ainsi pouvoir accompagner sur l’ensemble des cinq prochaines années les autorités marocaines, de sorte à pouvoir à produire, d’ici là, jusqu’à 300 millions de doses de vaccins par mois, qu’ils soient destinés à prévenir la Covid-19 ou d’autres maladies.

“C’est un honneur d’agir en tant que CDMO de choix sur ce projet. Avec les autres acteurs impliqués, nous pourrons oeuvrer pour offrir à l’Afrique une opportunité concrète d’acquérir progressivement une indépendance sanitaire vis-à-vis des pays occidentaux et contribuer à terme à faire en sorte qu’elle soit moins vulnérable en temps de crise,” a, à ce propos, commenté M. Funk, le PDG de Recipharm. Recipharm ne fabrique, soit dit en passant, elle-même aucun vaccin, mais se spécialise justement dans le “fill & finish”, avec une présence aussi bien en Europe (France, Allemagne, Italie, Portugal, Espagne, Suède, Royaume-Uni), en Inde, en Israël et aux États-Unis.

Elle avait notamment défrayé la chronique lorsque fin novembre 2020 l’Américain Moderna lui avait confié le soin de produire à Monts, en France, son vaccin anti-Covid-19. Le Comité des médicaments à usage humain (CMUH) de l’Agence européenne des médicaments (AEM) vient d’ailleurs d’officiellement autoriser, ce 1er juillet 2021, son entrée en fonction.