Une crise dans l'air?


Position ambiguë de l’Arabie saoudite sur la candidature marocaine à l’organisation de la Coupe du monde


Les dirigeants saoudiens ne soutiennent pas la candidature marocaine à l’organisation de la Coupe du monde de football et parlent de privilégier leurs intérêts.

En Arabie saoudite, Turki Al-Sheikh n’est pas un personnage ordinaire. Président de l’Autorité générale des sports et du Comité olympique d’Arabie saoudite en plus d’assurer la direction de la Fédération des sports de la solidarité islamique et de l’Union des associations de football arabe, il est membre du cabinet du roi Salman, avec rang de ministre. Normal donc que ses propos sur la candidature marocaine à l’organisation de la Coupe du monde de football de 2026 aient tant défrayé la chronique.Tout commence par une interview publiée le 13 mars 2018 par le quotidien sportif saoudien Arriyadiyah. Dans cette interview, M. Al-Sheikh est questionné sur «des dossiers» de candidatures arabes qui seront présentés, sachant que le Maroc est le seul pays de la Ligue des États arabes à être candidat à l’organisation de ladite édition.

Il lui est demandé s’il a reçu des demandes de soutien. Le dirigeant saoudien confirme alors qu’il a entendu parler de la candidature marocaine, puis ajoute que l’Arabie saoudite était en train d’étudier les choix qui s’offraient à elle. Et d’expliquer, en réponse à une autre question, que la fraternité et l’amitié n’ont jamais servi les intérêts de son pays. «L’intérêt de l’Arabie saoudite est au dessous de tout», déclare-t-il.

Tensions sous-jacentes
L’interview fait, comme on peut s’y attendre, l’effet d’une bombe. Car ce n’est pas seulement de football ou plus généralement de sport qu’il s’agit là, mais d’un positionnement qui le moins que l’on puisse dire semble revêtir une dimension excellemment politique. D’aucuns y voient la confirmation de tensions sous-jacentes entre Rabat et Riyad, dans la mesure où celle-ci n’aurait pas accepté la neutralité constructive du Maroc dans le conflit l’opposant, elle et les Émirats arabes unis et Bahreïn, depuis le 5 juin 2017, au Qatar.

Il faut dire que M. Al-Sheikh n’est pas le premier dirigeant saoudien dont on a rapporté, au cours des derniers mois, des propos polémiques sur le Maroc. Suite à la décision du gouvernement marocain de libéraliser le dirham, le 12 janvier 2018, était apparu sur le web un tweet de Saoud Al-Qahtani, également conseiller du roi Salman et responsable du Centre d’études et des affaires médiatiques saoudien, avec l’idée que cette libéralisation allait faire chuter la valeur de la monnaie nationale et par là même celle des Marocaines.

Botter en touche
Scandale sur les réseaux sociaux, puis démenti de M. Al-Qahtani qui accuse le Qatar d’être derrière l’affaire, mais le mal est fait, à telle enseigne que le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Nasser Bourita, est obligé de jouer le 25 janvier au pompier sur le journal électronique Médias24, dans une déclaration où il qualifie d’«inacceptables» les agissements de certains médias et de «malveillants» certains de leurs articles et dessins.

«Personne ne peut porter atteinte aux relations solides entre le Royaume du Maroc et le Royaume frère d’Arabie saoudite», fustige-t-il. Les déclarations de M. Al-Sheikh sur Arriyadiyah ne sont toutefois pas de nature à crédibiliser un tel discours, d’autant que le concerné est revenu à la charge quelques jours plus tard sur Twitter, dimanche 18 mars, en étant cette fois beaucoup plus explicite. «La couleur grise n’est plus acceptable pour nous,» écrit-il, ce qu’on peut interpréter par un refus de Riyad que le Maroc ne prenne pas position contre le Qatar.

Quelques heures plus tard, il confirme d’ailleurs cette lecture de son tweet: «Il y en a qui se sont trompés de boussole, la tanière des lions se trouve à Riyad, c’est là que se trouve le soutien, ce que tu fais c’est perdre ton temps, laisse le «micro-État» t’être utile! Message du Golfe à l’Océan.» M. Al-Sheikh aurait voulu que l’on sache de quoi il en retournait qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Côté marocain, on préfère pour l’instant botter en touche. «Je ne suis pas au courant,» a lâché le ministre de la Jeunesse et des Sports, Rachid Talbi Alami, après avoir été questionné par la presse nationale.

Les officiels marocains vont-ils cependant encore longtemps continuer à faire la politique de l’autruche? En tout cas, la situation semble faire l’affaire du Qatar, qui pour sa part ne s’embarrasse pas du fait que le Maroc ne s’aligne pas sur ses positions, et plus encore semble voir d’un bon oeil la neutralité du Royaume.
Le roi Mohammed VI avait à cet égard été surnommé le briseur de blocus en novembre 2017 par la presse officielle qatarie après avoir été la première personne à rallier le 12 novembre Doha depuis le territoire saoudien, émirati ou bahreïni depuis le début de la crise. Au fil des mois, un rapprochement de plus en plus visible semble même s’opérer avec les autorités qataries, dont l’ultime illustration est la signature, le 12 mars 2018 à Rabat, de onze accords de coopération lors de la septième et dernière Haute commission mixte maroco-qatarie tenue dans la capitale en présence notamment du Premier ministre qatari, Abdellah ben Nasser ben Khalifa Al-Thani.

Briseur de blocus
Dans la région, beaucoup précisent cependant que le Maroc continue de jouir d’excellentes relations avec les Émirats arabes unis et Bahreïn, malgré que ces derniers soient opposés au Qatar, et que même pour ce qui s’agit de l’Arabie saoudite, M. Al-Sheikh ne saurait refléter les positions de l’ensemble de la famille régnante. L’ambassadeur saoudien à Rabat, Abdelaziz Mohieddine Khouja, a ainsi assuré, dans une déclaration publiée le 21 mars par le journal électronique Le Site Info, que l’affaire avait pris une ampleur démesurée, et que les relations marocco- saoudiennes étaient, contrairement à ce qu’avaient rapporté un certain nombre de médias, exceptionnelles. «Les relations profondes et historiques entre les deux pays ne seront pas souillées à cause d’un débat stérile dont certaines parties profitent pour attiser la haine entre les peuples frères,» a-t-il déclaré.

Bourrasque ou tempête?
Suite aux tirs de missiles houthis ayant visé, dans la nuit du 25 au 26 mars, Riyad depuis le Yémen, Mohammed VI a pour sa part tenu à exprimer son soutien aux démarches et mesures entreprises par Salman pour préserver la sécurité de l’Arabie Saoudite, qualifiée de «royaume frère», et faire face à toute menace à la paix et à la stabilité dans la région. «J’implore le tout-puissant de préserver le serviteur des lieux saints et son illustre famille royale contre tout malheur, d’accorder au souverain santé, quiétude et longue vie et de perpétuer sécurité, sérénité et stabilité sur le royaume d’Arabie Saoudite, sous sa sage conduite,» dit notamment le Roi.

Dans son discours de Dariya en avril 2016, à l’occasion du premier sommet Maroc-Pays du Golfe, Mohammed VI avait pour rappel affirmé que le Maroc avait toujours considéré que la sécurité et la stabilité des pays du Golfe étaient indissociables de sa propre sécurité et que ce qui leur portait préjudice l’affectait aussi et que ce qui le touchait les touchait également. Pour autant, le doute continue d’entourer la position saoudienne envers le Royaume.

Beaucoup ont ainsi mis l’absence des Forces armées royales (FAR) du Gulf Shield, qui sont des exercices militaires annuels organisés par le ministère de la Défense saoudien avec la participation de pays alliés de Riyad -23 cette année-, sur le compte des crispations avec le Maroc, sachant que cinq F-16 marocains sont constamment stationnés au Golfe, aux Émirats arabes unis, depuis octobre 2014. Est-ce une simple bourrasque ou une tempête qui s’abat donc sur le ciel maroco-saoudien?

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