Migrants en situation irrégulière à Casablanca: une crise d’accueil


Les tensions entre les Marocains et les migrants subsahariens installés à la Gare Ouled ZIane révèle une crise d’accueil. Le gouvernement marocain, l’Union européenne, les migrants et la société civile ont un rôle à jouer pour trouver des solutions à ce problème.  


Avec son blouson couleur olive et son physique athlétique d’un jeune de 25 ans, Djibril (nom d’emprunt) aurait très bien pu être en train de servir dans les forces de l’ordre pour faire régner la paix. C’est pourtant lui qui, ce lundi 16 janvier 2023, s’est retrouvé pourchassé par les forces de l’ordre dans le quartier de Ouled Ziane, non loin de la gare routière du même nom. «C’était très violent,» confie Djibril, visiblement encore sonné par les événements dont il a été l’acteur involontaire. Selon son témoignage, les tensions entre les habitants et les centaines de migrants installés, malgré eux, dans les lieux, a commencé il y’a plusieurs semaines avant que ça se transforme en protestations des habitants. La crise de ces migrants ne date pas d’hier. Depuis plus d’une décennie, la gare routière Ouled Ziane accueille les migrants refoulés de Nador, Oujda, Tanger et les autres villes du nord du Maroc. Aujourd’hui, ils survivent, en groupe, sur le chantier de la ligne n°4 du tramway et les ruelles à côté de la gare.

Une énième crise

Sous la pluie, avec un froid mordant en ce mois de janvier «Nous survivons dans des conditions inhumaines. Nous n’avons ni eau courante, ni toilettes, ni douches pour nos enfants…» nous confie une jeune migrante guinéenne, qui a accepté de nous répondre, un peu loin de son groupe. «Ce n’est pas facile pour nous non plus, on passe la nuit dehors, on attend les aides des associations ou des marocains qui nous aident…mais on est toujours menacés…la police vient régulièrement pour faire des contrôles et nous menace parfois de toucher à nos affaires... On a besoin d’aide.» Une aide demandée également par un autre migrant d’origine malienne «Certes, nos voisins marocains nous aident, ils nous donnent des vêtements, de quoi manger et même des aides financières «Fi Sabil Allah», mais nous avons besoin d’un travail et d’une situation régulière, au moins pour le temps d’arriver en Europe, parce que nous, on est là juste pour atteindre l’Europe». Si les habitants du quartier populaire de Derb el Kebir de Casablanca ont protesté, c’est surtout contre les mauvaises conditions sanitaires dont vivent ces migrants mais aussi pour le manque de sécurité qu’ils ressentent. «Il faut que l’État trouve une solutionà cette situation. A chaque fois qu’il y’a des étrangers, les autorités les rassemblent ici à Ouled Zian. Mais ce n’est pas possible de les accueillir tous dans ces conditions».

Dégâts matériels

Ainsi, les forces de polices sont intervenus le 06 janvier 2023. Ils ont escorté une dizaine de migrants qui ont changé la place des cartons sur lesquels ils dorment, leurs sacs et quelques ustensiles qu’ils utilisent pour cuisiner. Néanmoins, la situation a vite dérapé et des violences entre les migrants et les forces de l’ordre ont commencé. Une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux montre des migrants qui attaquent une estafette de police, ce qui a mené à l’arrestation d’au moins six migrants subsahariens, le lundi 16 janvier 2023. Une source policière a confié à l’agence espagnole EFE que les migrants détenus, qui se trouvent en situation administrative irrégulière au Maroc, ont «désobéi aux autorités» et «attaqué les forces de l’ordre avec des pierres», blessant un officier et causant des dégâts matériels à cinq véhicules de police. Pour sa part, l’Association marocaine des droits humains (AMDH) a dénoncé des «violences» lors de l’expulsion des migrants. «Les autorités sont responsables de leur rassemblement sur ces lieux car les migrants arrêtés dans plusieurs régions sont refoulés vers Casablanca», a-t-elle ajouté. En réponse à cette situation, Nabila Errmili, maire de Casablanca, s’est contenté de dire que «c’est juste un problème social comme d’autres…» en avançant que «le Maroc, sous les orientations de Sa Majesté, est un pays d’accueil de migrants et le restera». Quant aux solutions proposées pratiquement par le conseil de la ville, Errmili a annoncé «vouloir mettre en place une plateforme pour enregistrer ces migrants et leur permettre de trouver un emploi et s’intégrer dans la société». Toutefois, aucune information sur la date de mise en œuvre de cette plateforme ni sur les démarches n’a été avancée. A quel point cette mesure va-t-elle améliorer la situation ?

Personnes en transit

La mesure annoncée par Errmili semble loin d’être la solution pour le problème sachant qu’ils sont estimés entre 30 à 50 000 personnes issus des pays de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale qui passent annuellement par le Maroc pour atteindre l’Europe. Ces personnes en transit espèrent passer soit par les Îles Canaries avec des départs depuis Laâyoune, Dakhla et Tarfaya ou en core à travers Sebta et Melilia avec des départs du nord du Royaume mais se trouvent souvent refoulés vers d’autres villes tels que Casablanca, Agadir, Beni Mellal, Midelt… En effet, en 2021 seulement, plus de 41 979 migrants ont atteint l’Espagne, alors que 23 000 migrants ont été arrêtés par les autorités de l’Espagne et du Maroc ou lors d’opérations de Frontex. La solution ne serait pas de créer des centres d’accueil pour permettre aux migrants d’être accueillis dans des conditions humanistes, tel que l’annonce la politique migratoire, respectueuse des droits de l’Homme, que défend le Maroc depuis 2013. Ces centres d’accueils permettront également de mettre fin aux violences et aux déplacements forcés auxquels les migrants peuvent être victimes tout en protégeant les citoyens marocains. En effet, de 2005 à 2014, il y’avait à Rabat un centre d’accueil de migrants de Caritas qui a accompagné plus de 16.000 migrants mais qui a dû fermer ses portes à cause de la sur-fréquentation inégalée (une centaine d’arrivées/jour) et des situations médicales (blessés graves et nombreux) dont la prise en charge dépasse ses capacités. Un constat qui prouve qu’il est nécessaire d’ouvrir et même de multiplier ces centres. En l’absence de ces centres, à qui revient la responsabilité de gérer cette situation aujourd’hui ? 

A qui la responsabilité ?

Abdelfettah Ezzine, professeur chercheur, en migration et coordinateur du Réseau Marocain de Sociologie, considère que c’est un problème complexe où «gouvernements, migrants et société civile prennent part».

En effet, au niveau des gouvernements, le chercheur en migration considère que le Maroc, de la part de ses moyens, gère comme il peut cette situation délicate, notamment à travers le programme de l’entraide nationale «Chose qui prouve que le Maroc traite ses migrants tout comme il traite les marocains et essaie de faire face à leur précarité. Toutefois, le Maroc ne peut pas payer les pots cassés de toute la région» continue l’expert qui explique que le Maroc est entre le marteau et l’enclume «Alors que l’Europe ferme de plus en plus ses frontières aux migrants, notamment à cause de la montée de l’extrême droite dans différents pays tel que l’Italie, de plus en plus de migrants subsahariens choisissent le Maroc comme pays d’installation, vu l’absence de conditions d’accueil dans d’autres pays comme l’Algérie ou la Tunisie». D’autre part, Abdelefettah Ezzine estime que «Les migrants ne sont pas des anges non plus». Il avance que «Les subsahariens considèrent le Maroc comme un pays d’installation et non un pays d’accueil. Ils veulent être régularisés puis passer en Europe ce qui peut créer une crise et fragiliser la société d’accueil». Ainsi, pour les confrontations avec la police, Ezzine estime que «Certains migrants ne connaissent pas leurs droits ce qui fait qu’ils ne respectent pas leurs sociétés d’accueil et ne font pas un contredon». Pour conclure, l’expert estime qu’au niveau du gouvernement «Le référentiel des droits humains est au SMIC. L’accueil des migrants doit puiser dans les sources internationales des droits de l’homme tout en respectant la spécificité du Maroc. Mais en contrepartie, les migrants sont également demandés d’accepter et de valoriser les efforts fournis par le Maroc pour garantir leur installation au pays». Face à ce problème qui dure depuis 2019, année durant laquelle le camp de migrants installés à Ouled Zian a été détruit suite à un incendie, et en l’absence de coopération de l’Europe, destination de rêve de ces migrants, continent souffrant d’une crise d’humanité et de solidarité, le Maroc, de par sa position de leader africain en migration, devrait garantir un accueil digne et humaniste à ces migrants l

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