Ukraine : L'étrange guerre de Vladimir Poutine

Le chef du Kremlin est de plus en plus isolé sur le plan international. Son ambition tsarienne risque-t-elle d’entraîner une troisième guerre mondiale? L’onde de choc de cette folle aventure a déjà atteint le Maroc.

Que cherche Vladimir Poutine, le président de la fédération de Russie et le maître incontesté du Kremlin? Depuis l’offensive lancée contre l’Ukraine le 24 février 2022, nombreux sont ceux qui s’interrogent aujourd’hui sur les motivations de l’homme qui dirige la Russie depuis vingt-deux ans. S’agit-il de repousser une présence des Etats-Unis et ses alliés de l’OTAN loin des frontières immédiates de la Russie pour garantir sa sécurité stratégique, d’abattre le régime pro-Occident du président ukrainien Zelensky pour mettre en place un régime pro-russe, de reconquérir un rayonnement mondial d’antan dont la parenté revient à l’ex-Union soviétique, d’imposer un nouvel ordre mondial avec un rapport de forces inédit, de faire pression sur une Europe qui dépend énergétiquement de la Russie et qui la craint en même temps? Il y a une part de vérité dans chacune de ces probabilités mais il n’existe aucune certitude sur les véritables ressorts de l’homme qui règne sur la Russie. C’est dire que c’est la guerre de Vladimir Poutine qui cache en elle une ambition tsarienne non encore révélée. Soit. L’intrigant, dans ce cas de figure, c’est que s’il est aisé d’entrer en guerre, de mettre à feu et à sang un pays voisin dix fois moins puissant, il est difficile, voire très compliqué d’en prédire l’issue ou la fin.

La guerre de l’info
Le pire est de savoir, tout bien calculé, si cette guerre est vraiment favorable au plus puissant des deux belligérants. Cette affirmation tient à un postulat implacable: les Russes perdent petit à petit, à coup sûr, la guerre… médiatique et d’image. Notamment depuis que les médias russes publics ont été interdits de diffuser dans la majorité des pays européens et d’influencer ainsi l’opinion publique européenne. Mais comment a-t-elle perdu la guerre d’image?

Depuis le premier jour, les Ukrainiens diffusent à large échelle des photos et des vidéos d’avions abattus, de tanks détruits, de soldats russes tués ou capturés... Naturellement, ils ne le font pas seuls. Ils sont aidés dans cette besogne. Les services de renseignement occidentaux, notamment américains, se mobilisent et mobilisent leurs relais sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter. Bien conseillé, le président Zelensky a fait de cette guerre plusieurs récits passionnants. Il est devenu ainsi un héros pour le monde entier.

Quant à la guerre réelle, celle qui se déroule sur le terrain, tout le monde sait que la supériorité militaire russe est indiscutable. Mais face à une Europe qui s’est résolue à placer haut la barre des sanctions économiques et qui ne s’est pas retenue d’envoyer des munitions, armes et soldats en soutien à l’Ukraine, Vladimir Poutine a dû certainement ruminer ses calculs. Les aides européennes de tous genres renforcent la résistance ukrainienne. Donc, la guerre durera encore, plus que prévu. Ce qui conforte cette probabilité, c’est que les forces russes rencontrent déjà des problèmes de logistique (manque de carburant et de rations).

Si elle dure longtemps, elle aura un impact psychologique certain sur les soldats russes, qui espéraient en finir le plus vite possible. Car s’il y a une erreur que la Russie a commise, c’est qu’elle a utilisé uniquement ses forces terrestres. Peutêtre que cela avait un but: affaiblir les forces ukrainiennes, voire occuper momentanément l’Ukraine pour faire pencher la balance des négociations avec les Occidentaux de son côté le plus rapidement possible. L’autre impact moral, aussi bien au sein des rangs de l’armée russe qu’au sein de l’opinion publique russe, est lié à la perte d’hommes.

Somme toute, Vladimir Poutine ira-t-il jusqu’au bout? Face à la pression internationale et à la montée du mécontentement populaire en Russie, il est probable qu’il cherche à faire aboutir les négociations entamées avant la défaite de l’armée ukrainienne. Même si certains indices laissent penser le contraire, notamment le propos qu’il a tenu jeudi 3 mars à Emmanuel Macron, le président français. «Cette guerre n’est pas un conflit entre l’Otan et la Russie et encore moins une lutte contre le nazisme, c’est un mensonge», avait déclaré Emmanuel Macron aux Français, la veille, mercredi 2 mars. «Nous parlons de la démilitarisation et d’un statut neutre de l’Ukraine, afin que jamais une menace quelconque visant la Russie n’émane de ce territoire», lui a dit Poutine le lendemain. Ce dernier ne renonce donc pas à mi-chemin. Il sait qu’une défaite (même morale) en Ukraine précipiterait sa chute.

Intérêts géostratégiques
Il fonce donc. Peu importe le prix. Les combats pourraient encore durer, ne serait-ce que pour briser le moral de la population ukrainienne. A un moment donné, il sera tenté de recourir à des frappes aériennes massives, comme il l’a fait en Syrie pour défendre ses intérêts géostratégiques. Veut-il imiter l’administration Bush en Irak en 2003, ou les interventions militaires de l’OTAN en Libye en 2011? Rien ne lie les Américains aux Irakiens. En revanche, les Russes partagent beaucoup avec les Ukrainiens.

En tout état de cause, gagner la guerre est une chose, occuper l’Ukraine en est une autre. La résistance ukrainienne ne sera pas facile à aplatir. Pour résumer, d’éminents experts et analystes géostratégiques ne comprennent presque rien aux véritables ressorts qui justifient la guerre menée par Vladimir Poutine en Ukraine voisine. Comment expliquer une décision qui peut mener la Russie à la catastrophe, et étendre la guerre à une partie de l’Europe et l’onde de choc au monde entier (y compris au Maroc), indépendamment de tout scénario envisageable?.