CRISE MIGRATOIRE ET ARRESTATION DES OPPOSANTS

La Tunisie de Kaïs Saïed sous tension

La crise migratoire en Tunisie prend de l’ampleur, et le gouvernement y répond par des déportations massives et des arrestations arbitraires de militants antiracistes et de défenseurs des droits de l’homme, tandis que l’absence de transparence dans la communication officielle exacerbe les tensions.


Kaïs Saïed, président tunisien


Depuis quelques semaines, les autorités tunisiennes ont les plus grandes difficultés à résoudre le problème que présente l’afflux massif de migrants subsahariens cherchant à entrer dans le pays, souvent en transit vers d’autres destinations. Si, par rapport à l’année précédente, les migrants sont moins nombreux à accomplir la périlleuse traversée de la Méditerranée pour se rendre en Europe, la gestion sécuritaire de la crise migratoire en Tunisie n’en est que plus ardue et plus désordonnée.

Déportés dans le désert libyen, près des frontières algériennes, livrés à eux-mêmes sous le soleil cuisant, sans moyens de subsistance et dans les conditions les plus déplorables, plusieurs migrants avaient péri de déshydratation et de famine ces derniers mois, sous les cris d’orfraie des associations antiracistes. Aujourd’hui, les migrants, dont certains sont en situation régulière, sont évacués de force des grandes villes tunisiennes. Ayant quitté sous la menace leur mauvais gîte et leur emploi informel, ils se retrouvent désormais dans des zones rurales, à quelque distance de Sfax. Là, parmi les plantations d’oliviers, les clandestins installent comme ils peuvent des campements que la Garde nationale vient arracher ou brûler. Concentrés dans une petite région agricole, ils sont au moins aussi nombreux que les habitants locaux, qui n’hésitent pas à marquer leur mécontentement du nombre surélevé de migrants. Le climat de tension et de xénophobie s’aggrave. Et la capacité du gouvernement à gérer la crise de manière efficace est mise à rude épreuve.


L’arrivé de migrant en Tunisie.


Arrestations arbitraires
Le président tunisien Kaïs Saïed se veut intraitable et ne fait pas dans la demi-mesure. Le pays, dit-il, est la cible d’une puissante conspiration étrangère, qui finance l’afflux des migrants et vise à altérer la démographie tunisienne. Après avoir livré bataille aux migrants, il s’attaque désormais aux organisations antiracistes, et aux associations de droits de l’homme qui leur viennent en aide. Farouchement opposées aux violentes menées du gouvernement contre les migrants, les voix dissidentes de militants et d’humanitaires sont de plus en plus réprimées. Saadia Mosbah, figure nationale de l’antiracisme, a été arrêtée le 6 mai 2024. Même traitement, le lendemain, pour Cherifa Riahi, ancienne présidente de l’association «Terre d’asile». Le 11 mai, ce fut au tour de l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani d’essuyer les rigueurs d’un régime qui se durcit sans cesse et n’épargne aucun corps de métier. Plus d’une soixantaine d’opposants, d’avocats et de journalistes ont été poursuivis depuis un an et demi, pour des motifs ténébreux et sans réel fondement.


L’interpellation de Sonia Dahmani, filmée en direct, a d’ailleurs suscité l’émoi dans plusieurs pays, dont le Maroc. Les avocats marocains ont d’ailleurs apporté leur plein soutien à cette dame libre et passionnée qui depuis longtemps oeuvre au respect des droits fondamentaux en Tunisie.


Arrestation de l’avocate Sonia Dahmani. Tunis, le 6 mai 2024.


Réseaux puissants incriminés
Toutes ces arrestations indignent une partie de la population, qui manifeste et réclame la libération des protestataires. Pris entre le marteau et l’enclume, le gouvernement est, d’une part, confronté à des pressions qui poussent au respect des libertés d’opinion, et d’autre part, il doit répondre aux préoccupations des citoyens mécontents du nombre excessif de migrants. Kaïs Saïed ne démord pas de sa ligne politique : il fait le procès sans distinction de tous les organismes d’aide aux migrants qui, selon lui, sont financés par des forces extérieures, lesquelles veulent faire de la Tunisie, et pour une longue durée, une vaste terre d’accueil pour les migrants. Certes, il y a lieu de présumer qu’il existe des réseaux cv qui diligentent ces migrations incontrôlables, mais il est certain aussi d’autre part que certaines associations oeuvrent sérieusement en vue d’assainir la situation migratoire. Mais cet amalgame des autorités tunisiennes justifie les campagnes d’arrestations arbitraires, et de plus, l’absence de communication claire sur l’état des lieux entretient un flou qui leur profite assez.

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