Tunisie : Kaïs Saïed, président sans contre-pouvoir

La Tunisie adopte une nouvelle constitution

L’ancien professeur de droit, devenu homme fort et omnipotent après le référendum du 25 juillet 2022, mène la danse seul dans un pays qui a été le berceau du Printemps arabe. La grande majorité des Tunisiens croient, dur comme fer, qu’il est en train de conduire la Tunisie vers le précipice.

C’est désormais la Tunisie de Kaïs Saïed, pas de tous les Tunisiens. Le président de la république a réussi à faire passer son projet d’une nouvelle Constitution dont il a été le rédacteur et l’architecte solitaire. Une loi suprême qui lui procure des pouvoirs illimités, sans réel contre-pouvoir. En effet, le référendum constitutionnel, qui s’est déroulé lundi 25 juillet 2022, a entériné son projet avec 94,6% des suffrages exprimés.

Mais ce n’est que la face émergente de l’iceberg. Jamais les Tunisiens n’ont été aussi peu nombreux à participer à un scrutin depuis la Révolution du jasmin de janvier 2011. Le référendum constitutionnel du 25 juillet 2022 n’a en effet mobilisé que près de 25% des électeurs, dont la majorité écrasante ont voté en faveur d’une nouvelle constitution du président. Près de 7 millions d’électeurs ont boudé les urnes, sur un total de 9.296.064 Tunisiens et Tunisiennes inscrits, selon l’autorité électorale. Un taux d’abstention inédit et record qui ne peut s’expliquer uniquement par la désaffection des Tunisiens vis-à-vis de la vie politique, mais qui exprime plutôt une position claire de ne pas cautionner le projet despotique de Kaïs Saïed. Plusieurs partis politiques avaient appelé à boycotter le scrutin en signe de refus du processus lancé par le chef de l’État depuis une année. Une chose est sûre, si le «Oui» l’a emporté, c’est parce que ce sont les partisans du chef de l’État qui se sont le plus déplacés aux urnes.

La nouvelle Constitution instaure un régime hyper-présidentiel. Elle renforce les pouvoirs du chef de l’État, contrairement à la Constitution de 2014, instaurée après le Printemps arabe, qui limitait volontairement le rôle du président, pour éviter les régimes autocratiques. Ainsi, le président a la prérogative de désigner le chef du gouvernement et les ministres et de les révoquer comme et quand bon lui semble, sans le soutien du Parlement. Il entérine les lois et peut soumettre des textes législatifs. Pour le président, la Constitution ne prévoit pas de procédure de destitution. Enfin, le chef de l’État pourra nommer les magistrats sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature, dont c’était naguère la prérogative.

Même celui qui a été mandaté par le président Kaïs Saïed pour élaborer la nouvelle Constitution, en l’occurrence le juriste Sadok Belaïd, a déclaré que le texte final de la nouvelle Constitution est différent de la mouture qu’il a présentée, estimant qu’il pourrait «ouvrir la voie à un régime dictatorial », à l’instar de celui déchu de Zine el-Abidine Ben Ali et de Habib Bourguiba. Des antécédents justifient les craintes des opposants. Kaïs Saïed avait, le 25 juillet 2021, suspendu le Parlement et destitué le gouvernement. Le peuple avait cru pour un moment à un air de changement surtout après dix ans de gouvernance des islamistes d’Ennahdha marqués par une propagation de la corruption et des assassinats politiques.

Perspectives négatives
Les grands partis d’opposition, à savoir le mouvement islamiste Ennahdha et le Parti destourien libre, dirigé par l’avocate Abir Moussi, ont dénoncé un texte «taillé sur mesure» pour Kaïs Saïed, l’absence de contre-pouvoirs avec le risque d’avoir un président qui n’a de compte à rendre à personne. Ils ont fustigé un «processus illégal » mené sans concertation avec les différentes composantes de la scène politique tunisienne.

A deux jours du référendum, des centaines de personnes ont manifesté à Tunis contre la nouvelle constitution. «Dégage», «le peuple veut la chute de Kaïs Saïed, le peuple veut la chute de la Constitution», ont notamment scandé les manifestants rassemblés à l’appel du Front de salut national (FSN), une coalition d’opposants.

Une situation qui n’augure rien de bon pour un pays politiquement déstabilisé. A cette instabilité politique se greffe une morosité économique qui pousse l’État vers la faillite. L’agence de notation Fitch Ratings a attribué au pays une note CCC (catégorie spéculative), avec perspectives négatives. La Tunisie est en proie à un chômage de près de 18%, une inflation de près de 8%, un déficit courant estimé à 10% du PIB pour 2022, et une dette publique estimée à 87% du PIB qualifiée par le FMI d’«insoutenable » et une réelle possibilité de défaut de paiement en 2023. Ce n’est pas tout. Les prix des céréales et de l’énergie se sont envolés depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022. Le pouvoir d’achat des Tunisiens s’est rétréci comme une peau de chagrin.

Le pire, c’est que dans la nouvelle Constitution, il n’existe pas un vrai projet de relance économique susceptible de sortir le pays de l’impasse des dettes extérieures et intérieures et de ressusciter une économie moribonde. Mais le chef de l’État s’est plutôt concentré sur le volet politique, qui lui accorde d’immenses pouvoirs sans garde-fou, faisant complètement fi des institutions du pays et de leurs rôles constitutionnels antérieurement acquis.

Le Pays du jasmin assiste aujourd’hui à une dangereuse régression démocratique, de l’avis même d’une grande majorité de Tunisiens. Comment le président Kaïs Saïed peut-il prétendre à la légitimité populaire avec un scrutin boudé par près de 70% des Tunisiens?

L’ancien professeur de droit, devenu homme fort et omnipotent après le référendum du 25 juillet 2022, mène la danse seul dans un pays qui a été le berceau du Printemps arabe. Que ce soit sur le plan politique, économique ou social, la Tunisie de Kaïs Saïed court à sa perte. Les semblants de réformes économiques qu’il a engagées depuis près de deux ans ont été un fiasco. Plutôt que d’encourager l’investissement interne et étranger, il s’est contenté de pulvériser la dette extérieure pour se maintenir. Aujourd’hui, ni son «allié», la France, ni les bailleurs de fonds internationaux ne veulent lui tendre la main ou lui emprunter de nouveau de l’argent.