Trois questions à Samira Mizbar, Socio-Économiste.

"Le maintien de la population locale est essentiel pour la sécurité et l’intégrité territoriale du Maroc"


En quoi la décision de réforme de la gestion de l’eau représente-t-elle un risque pour la spécificité des oasis de Figuig ?
La réforme de la gestion de l’eau à Figuig, confiée au «Groupe Al-Sharq Distribution» selon la loi 83.21, présente plusieurs risques pour les oasis. Elle pourrait perturber le «khettara», système d’irrigation vital adapté au climat aride et maintenu par des savoirs locaux ancestraux. De plus, une approche centralisée, orientée vers le profit, risque de compromettre l’équilibre écologique et social nécessaire à l’agriculture des oasis et à la biodiversité.

Quelles sont les préoccupations majeures des habitants face à cette réforme ?
Les habitants se plaignent d’abord du manque de consultation démocratique et du risque d’une privatisation de l’eau. La loi 83-21, qui régit l’entreprise actuellement sous contrôle public, ouvre la porte à une possible privatisation, ce qui alarme les résidents de Figuig qui ont historiquement investi dans l’infrastructure hydrique. Leur contribution directe ou via des partenariats à la construction du réseau d’eau est considérée comme un patrimoine commun non négociable. De plus, la gestion traditionnelle de l’eau, pourrait être compromise, menaçant l’accès à l’eau et les droits de propriété.

Quels risques cette situation fait-elle peser sur la région et ses habitants ? Les conséquences de la situation actuelle à Figuig vont bien au-delà des enjeux
immédiats de gestion de l’eau et touchent à la structure même de la société locale. La migration des jeunes, en quête de meilleures opportunités ailleurs en raison du manque d’infrastructures et de services, notamment dans le secteur de la santé, aggrave un déclin démographique déjà préoccupant. L’unique médecin,qui vient de la Mauritanie, malgré ses efforts, ne peut suffire à répondre aux besoins de toute une population.

Cette dynamique de migration risque de laisser derrière elle des terres non cultivées et des communautés affaiblies.Si ce phénomène de dépeuplement continue, la région pourrait voir non seulement la disparition de son héritage culturel et de ses traditions, mais également la perte de son savoir-faire séculaire dans la gestion de l’eau en milieu désertique, crucial pour la survie dans ces environnements arides. Un tel vide pourrait avoir des répercussions sécuritaires, en particulier à la frontière avec l’Algérie. La déstabilisation de zones frontalières par l’abandon des terres agricoles peut offrir des opportunités non souhaitées d’expansion ou de revendications territoriales, exacerbant les tensions régionales.

Le maintien de la population locale, soutenu par le développement d’infrastructures adéquates et la préservation des modes de vie traditionnels, est donc essentiel non seulement pour la communauté de Figuig mais aussi pour la sécurité et l’intégrité territoriale du Maroc. Il est crucial que l’État se mobilise pour préserver ces espaces, qui constituent un élément vital de l’identité marocaine et contribuent à la richesse du patrimoine mondial. La situation à Figuig doit être considérée avec sérieux, en engageant des actions concrètes pour inverser cette tendance et assurer la pérennité de ces communautés oasiennes.

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