Trois questions à Fouad Amraoui, expert en eau.

"On est clairement en train de courir à la catastrophe"


Cela fait des années qu’on parle d’une sécheresse qui est désormais structurelle au Maroc et non plus seulement passagère. Comment se présente exactement la situation pour vous?
Avec une cinquième année de sécheresse de suite, on peut effectivement parler de sécheresse structurelle. Avant, on pouvait par exemple avoir deux, maximum trois années de sécheresse, mais après on avait forcément une année pluvieuse. Ce n’est plus le cas. Quand il pleut à un certain niveau, c’est là où, au contraire, on se dit aujourd’hui qu’il y a exception. On va dire, pour simplifier, que le Maroc devient plus aride.

Mais ce n’est pas là le seul état de fait. Le déficit hydrique, qui était de 40% l’année dernière et est de 30% cette année, fait qu’il y a un déficit accumulé qui a notamment un effet concret sur le taux de remplissage des barrages. Le barrage Al-Massira, le deuxième plus grand du Maroc, est aujourd’hui rempli à 1% seulement. Bin el-Ouidane, le troisième plus grand, à 5%. Et ce n’est pas une situation qui va s’arranger, croyez-moi. Nous sommes maintenant au mois de janvier, et c’est là qu’en principe les barrages se rechargent le plus. Or vous l’aurez remarqué, il ne pleut encore que peu, voire pas du tout. À mon avis, on est clairement en train de courir à la catastrophe. Pour le barrage Sidi Mohammed ben Abdallah, qui alimente Rabat et Casablanca, heureusement qu’on a pu compter sur la nouvelle autoroute qui le relie au bassin du Sebou. Autrement, comme en a averti le ministre Nizar Baraka (lors de son passage du 2 janvier 2024 à la Chambre des conseillers, ndlr), les deux villes n’auraient plus pu être approvisionnées en eau potable.

Quelles sont aujourd’hui les régions les plus affectées?
Je dirais 70% du territoire marocain. Il y a l’Oriental, avec Nador, Guercif. Le Centre, avec Settat (dont dépend le barrage Al-Massira, ndlr), Khouribga. Et puis tout le Sud. Mais c’est au niveau de l’ensemble du territoire marocain qu’il faut prendre des mesures; l’approche à prendre est nationale, comme ce qui se passe d’ailleurs avec les autoroutes de l’eau. Selon moi, dans la meilleure des optiques, tout le territoire serait relié, d’une région à l’autre, par ces autoroutes, notamment du côté de l’intérieur, tandis que du côté du littoral, on complèterait par l’offre des stations de dessalement de l’eau de mer. Avec le renouvelable, où on perce aujourd’hui clairement, ces dernières sont devenues moins chères; on a tardé à investir dedans, mais finalement c’était le bon moment pour nous.

Vous n’êtes pas sans savoir que 85% de la consommation hydrique vient de l’agriculture. C’est à ce niveau qu’il faudrait sans doute faire le plus d’efforts peut-être, non?
Effectivement la consommation agricole est en partie responsable de la situation actuelle. Avant, seul le bour existait, puis on a commencé à développer l’irrigation, avec notamment une agriculture orientée vers l’export. Or cette nouvelle agriculture n’est pas toujours adaptée au contexte climatique et, en l’occurrence, hydrique marocain; si le Maroc peut par exemple totalement supporter la culture d’oliviers, qui consomment 2.500/3.000m3 par hectare, ce n’est pas le cas par ailleurs pour les agrumes et les avocats, qui, eux, peuvent requérir jusqu’à 11.000/12.000m3 par hectare. Il faut donc bien revoir les choses à ce niveau.

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