Les tribulations de Managem au Soudan

Pour quelques lingots d'or de plus

Tout sur l’affaire des 241 kilos d’or de Managem saisis par l’armée soudanaise à Khartoum.

L’information a fait l’effet d’une bombe dans les milieux économiques et financiers marocains. Révélée jeudi 9 mai 2019 par l’agence de presse russe Sputnik, elle a ensuite été reprise par les principales agences de presse internationales, dont Reuters et l’AFP, avant de faire le tour des réseaux sociaux, qui en ont assuré une large diffusion sur la toile. Alors que le Soudan vit un chamboulement politique majeur, marqué par la chute du régime de l’ancien président soudanais, Omar El Béchir, les nouvelles autorités militaires dans le pays ont procédé, mercredi 8 mai 2019, à l’interception dans l’aéroport de Khartoum d’un hélicoptère transportant une importante cargaison d’or portant sur 241 kilos.

Soupçons de trafic
Appartenant à une société marocaine, Manub, filiale soudanaise du groupe marocain Managem, pôle minier de la holding royale Al Mada, anciennement Société nationale d’investissement (SNI), la cargaison d’or a rapidement éveillé les soupçons d’officiers soudanais qui ont conclu à un trafic voire un détournement de l’or dans le pays. Filmée par l’armée, l’interception de l’avion, qui provenait de la région Gabgaba, dans l’Etat de Nahr Nil, à l’Est du Soudan, a permis de découvrir les lingots d’or regroupés dans plusieurs caissons et étalés devant les caméras de la télévision publique soudanaise.

Propos à charge
Dans un reportage télévisé diffusé le soir même de l’interception, le général Mohamed Othman Hamed, qui dirige les opérations aux frontières au sein des nouvelles forces militaires soudanaises, a donné une déclaration officielle dans laquelle il affirme que sur les 241 kilos d’or interceptés, seuls 93 kilos possèdent les autorisations pour un transfert vers l’étranger. Par conséquent, les 148 kilos restants n’ont pas les autorisations nécessaires. «Dans le cadre de la préservation des ressources minières et naturelles du Soudan, qui appartiennent au peuple soudanais, nous avons décidé de confisquer la totalité de cette quantité d’or et de la remettre à la banque centrale soudanaise, qui doit décider des dispositions juridiques à prendre vis-à-vis de la société qui avait prévu d’envoyer cet or à l’étranger», explique, ainsi, le général Mohamed Othman Hamed.

Des propos à charge qui mettent en péril les intérêts économiques de Managem. Il faut dire que ce haut gradé de l’armée soudanaise est conforté dans ses propos par le président de l’Union des chambres de commerce soudanaises, Ibrahim Abou Bakr, qui a annoncé, dans un communiqué, que la quantité prévue à l’exportation et qui a obtenu les autorisations administratives nécessaires porte seulement sur 96,5 kilos d’or, légèrement supérieure à la quantité avancée par l’armée.

Une affaire de 3 millions de dollars
Néanmoins, Ibrahim Abou Bakr s’est montré surpris suite à l’intervention des forces de soutien rapide soudanaises car, selon lui, «Managem est une société étrangère qui a une concession minière à l’instar d’autres sociétés étrangères». Il assure également que l’avion affrété par Managem pour le transport de cet or appartient à une société de sécurité soudanaise qui a loué son appareil au groupe marocain.

Visiblement déstabilisée par cette opération coup de poing à laquelle elle ne s’attendait vraiment pas, la société Managem a réagi par la voix de sa responsable communication, Meryem Tazi, qui a tenté d’apaiser la polémique en apportant des précisions sur la cargaison d’or en question.

Mais, à l’heure où nous mettions sous presse, aucune communication officielle écrite n’a émané de la société Managem. Pour les spécialistes, les dirigeants de Managem sont certainement en phase de négocier avec les nouvelles autorités soudanaises une issue concertée pour cette affaire. Tout en démentant formellement l’existence d’un trafic ou un détournement de l’or au Soudan, Meryem Tazi précise que Managem procède régulièrement à l’exportation de sa production d’or du site de Gabgaba vers des clients internationaux, et ce, depuis plus de cinq ans. Pour cette opération controversée, une source autorisée à Managem explique qu’un hélicoptère est arrivé, mercredi 8 mai, en milieu d’après-midi, sur le site de Gabgaba pour transporter la production d’or en stock, soit 241 kilos, pour l’acheminer vers Khartoum, en vue de son exportation vers un client étranger, Italpreziosi, entreprise italienne de négoce en métaux précieux, pour un montant total de près de trois millions de dollars.

Cargaison dans l’attente
Managem soutient que les représentants du ministère des mines soudanais, ainsi que les responsables de la douane soudanaise, étaient présent pour superviser l’opération. Sauf que, après le changement du régime politique dans le pays, une nouvelle unité militaire composée de 55 soldats appartenant aux forces de soutien rapide, en plus de 100 autres déjà présents, est arrivée sur le site industriel de Gabgaba en vue de renforcer la sécurité de la mine, mais aussi pour contrôler la production de l’or dans le pays.

Et c’est cette nouvelle force militaire, toujours d’après la source de Managem, qui a décidé de bloquer l’expédition de la cargaison dans l’attente de recevoir de nouvelles instructions de Khartoum. La même source ajoute que, contrairement à la procédure habituelle, la nouvelle force militaire a exigé de prendre la totalité des lingots d’or pour l’acheminer ellemême vers la capitale du Soudan.

«A l’arrivée dans l’aéroport de Khartoum, les militaires ont convié les journalistes de la télévision publique ainsi que d’autres travaillant pour le compte de médias nationaux en vue de médiatiser et même politiser l’opération de transfert de l’or», explique la source de Managem. Dans le cadre strictement réglementaire, la responsable communication de Managem, Meryem Tazi, affirme que la société est en règle avec les lois soudanaises mais elle reconnaît, néanmoins, que la nouvelle situation politique qui prévaut dans le pays empêche le déroulement normal des opérations de transfert d’or vers l’étranger.

Meryem Tazi explique que Managem exploite depuis 2012 le site industriel aurifère de Gabgaba qui a subi, en 2009, une profonde modernisation financée par le groupe à hauteur de 30 millions de dollars (l’équivalent de 290 millions de dirhams). «Cette modernisation a permis au site de Gabgaba de retrouver une certaine capacité optimale», précise Meryem Tazi. Considéré comme un site important dans la cartographie des investissements miniers du groupe Managem en Afrique, «le site de Gabgaba est en mesure de produire annuellement 9 tonnes d’or», avait avancé le PDG du groupe Managem, Imad Toumi, lors d’une précédente sortie médiatique.

De l’avis des spécialistes, l’interception de l’or de Managem n’aurait probablement jamais eu lieu si le régime en place n’avait pas changé. Or, le nouveau régime militaire, toujours contesté par la population, est certainement à la recherche d’une légitimité populaire qui lui permette de gouverner normalement le pays. D’où l’interception de cette importante cargaison d’or et sa médiatisation à grande échelle.

Un hic de taille
Un acte qui pourrait être interprété comme un geste citoyen et à travers lequel l’armée espère gagner la confiance des Soudanais, profondément excédés par les opérations de dilapidation des ressources du pays pendant ces 30 dernières années. Mais rien ne permet non plus de dédouaner Managem d’une opération controversée de transfert d’or qui comporte un hic de taille: comment expliquer que seulement une quantité de 93 kilos possède les autorisations nécessaires alors que le reste n’a pas été autorisé? C’est la question majeure à laquelle les dirigeants de Managem n’ont pas apporté de réponse convaincante.

Conforme aux normes?
Mais certains médias soudanais ont tenté d’y apporter quelques éléments de réponse, en s’appuyant sur des documents et des fac-similés rendus publics sur Facebook par le Forum des géologues soudanais. Selon les médias soudanais, la filiale soudanaise de Managem, Manub, avait adressé en avril 2019 une demande à la Direction de la mesure et des normes, un organisme rattaché au conseil des ministres soudanais.

Une demande qui avait pour objet l’obtention de l’accord pour l’exportation de 9 lingots d’or qui totalisent un poids de 93 kilos, dont 84 kilos en or brut. Le 14 avril, la Direction de la mesure et des normes avait adressé sa réponse à la banque Fayçal, par laquelle transite l’opération financière, ainsi qu’au directeur des douanes pour les informer que l’opération envisagée par Managem est conforme aux normes soudanaises. Le 25 avril, la banque centrale soudanaise donne son feu vert pour l’exportation de cette quantité de 93 kilos.

Une décision d’autorisation approuvée par le ministère des Mines, le 29 avril. Jusqu’ici, tout va bien. Selon les médias locaux, la différence s’explique par un malentendu entre Managem et les autorités soudanaises sur la quantité d’or qu’il faut charger dans l’avion.

Ce malentendu, demeure pour le moment mystérieux, sans aucune explication valable de la part de la direction de Managem, ce qui a abouti à l’incident que l’on connaît.

Un mystérieux malentendu
Un incident majeur qui ne restera certainement pas sans suite, notamment au plan des relations politiques et diplomatiques entre le Maroc et le Soudan. En attendant le dénouement de cette affaire, l’or confisqué par l’armée est toujours entre les mains de la banque centrale du Soudan.

La direction générale de Managem ainsi que celle de sa maison mère, Al Mada, présidée par Hassan Ouriagli, restent encore officiellement muettes. Jusqu’à quand? Les prochains jours nous en diront certainement un peu plus


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