Travail "clandestin", mort en direct à Tanger

DRAME DANS LA CAPITALE DU DÉTROIT

29 jeunes Marocains sont morts, victimes d’entrepreneurs trop peu scrupuleux pour leur garantir les moindres conditions de sécurité.

Lundi 8 février 2021, Beni Mekada, Tanger. Il est 6h45 du matin. Le froid et les fortes averses qui se poursuivent depuis la veille n’ont pas empêché Imane, 24 ans, mère célibataire, de prendre le bus ligne 1 (direction Cité universitaire), pour se rendre à son travail après près de 5 mois d’arrêt (depuis le 17 septembre 2020).

La tête bien sur les épaules, fière d’être enfin indépendante et libérée après un mariage qui a mal tourné avec son ex-mari alcoolique, Imane s’est enfin remise de ce calvaire et nourrit beaucoup d’espoir grâce à ce nouveau job l’aidant à subvenir aux besoins de sa petite famille, ses parents et son fils âgé de 5 ans. Sa raison de vivre. «Il est ma vie, il sera médecin. Je le sais. Il est intelligent», disait-elle très souvent à ses proches.

Ce jour-là, comme à son accoutumée, notre jeune Tangéroise, pleine de vie, d’ambitions et de rêve, marche une dizaine de minutes jusqu’au café Zouhour, avenue Ben Abi Zaraa, au quartier Branes, pour prendre son petit-déjeuner avec ses deux jeunes collègues. Malgré la pénibilité de leur travail -elles sont toutes les trois surjeteuses-, elles ne cachent pas leur joie de reprendre leur service. Le week-end, leur employeur, un certain Adil El Boulaili, 35 ans, les avait contactées pour leur annoncer cette bonne nouvelle.

Aujourd’hui, ils ne sont que 41 employés sur les lieux, une usine de textile située dans un quartier résidentiel à Branes, sur la route de Rabat, exactement au lotissement Anas, lot 16. Les retardataires, une cinquantaine d’employés, sont bloqués par les bouchons causés par les fortes précipitations qui se sont abattues le dimanche 7 février et le lendemain matin sur la ville. L’usine emploie 130 personnes dispatchées en trois rotations.

L’unité de production est située sur deux niveaux. Imane et ses deux amies opéraient au sous-sol, un garage de 150 m2 reconverti en atelier. Comme les milliers d’usines de textiles dites «clandestines», celle de Branes ne respectait aucune mesure de sécurité, ni d’issues de secours, ni d’alarme, rien. Une heure après avoir entamé leur journée de travail, nos jeunes ont été surprises par les flots d’eau qui ont gagné en 30 secondes le garage à cause des inondations survenues ce matin au quartier, qui se trouve dans la partie basse de Tanger.

Désolation et tristesse
Coincés, Imane et ses deux amies sont mortes, asphyxiées. Au total, ils ont été 29 à trouver la mort ce jour-là. 29 jeunes Marocains, comme Imane, des vies plus ou moins semblables, des histoires marquées de précarité, de vulnérabilité, d’oubli et d’avidité d’entrepreneurs trop peu scrupuleux pour leur garantir les moindres conditions de sécurité. Ayant appris la triste nouvelle, le père d’Imane s’est vite rendu sur les lieux, en pleurs, en désarroi. La vie s’était arrêtée. Une scène surréaliste de désolation et de tristesse.

A quelques mètres, une femme extrêmement affligée, pleure ses 4 filles toutes noyées. Une autre, hystérique, vient de perdre sa fille de 22 ans. Elle allait se mariait dans un mois. Le propriétaire de l’usine, lui, a été transféré dans un état critique à une clinique privée. Il se trouvait également au sous-sol. Sur les réseaux sociaux, il est pointé du doigt, lynché et désigné à la vindicte populaire.

Qui est Adil El Boulaili, ce jeune «patron » qui a ouvert en 2017 cette unité de production de textile? Marié il y a à peine deux ans, sans enfants, Adil est âgé de 35 ans. Ses proches ne tarissent pas d’éloges à son égard: ambitieux, bosseur et doté de qualités humaines. Certains de ses employés ont même pris sa défense. Il les avait inscrits à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), un fait rarissime pour ce genre de projets. «On ne sentait pas qu’il était le proprio. Il bossait avec nous à l’usine, souvent au sous-sol. Il mettait la main à la pâte. Il est toujours aux petits soins», déclare un proche de Adil.

Lui-même ancien ouvrier, Adil s’était lancé dans les affaires avec son ami Mostafa Saidi El Ouarrati, en créant Era Moda, spécialisée dans la confection textile, située dans la zone indutrielle Gzenaya, lot 328. Il avait cédé la totalité de ses parts à El Ouarrati le 23 juillet 2020, comme publié dans les annonces légales du journal Le Matin. En parallèle, il avait lancé, le 15 février 2017, A&M Confection, domiciliée Route de Rabat, lotissement Anas, lot 16. La même adresse que l’usine où le drame est survenu. Dotée d’un capital de 100.000 dirhams, la société dispose d’un identifiant fiscal (20744209), d’un registre de commerce (80.195) et d’un identifiant commun de l’entreprise (001856180000033).

Cette usine ne date pas d’aujourd’hui, mais de 2004, et a reçu toutes les autorisations pour cette exploitation commerciale et industrielle. L’usine est louée à 12.000 dirhams le mois. Une unité de textile clandestine, dites-vous? Rien de ces éléments ne l’est en tout cas. En la qualifiant de clandestine, les autorités locales ont tenté, de manière maladroite, de se disculper de ce drame.

Adil El Boulaili est responsable, personne ne peut le contester. Mais comment peut-on accorder ce genre d’autorisations pour des unités qui ne respectent aucune norme de sécurité? Est-ce que l’inspecteur du travail a validé le plan de sécurité avant d’accorder son autorisation, pour une unité qui ne dispose ni d’issues de secours ni d’équipements de sécurité?

Un système corrompu
La responsabilité de ce drame est partagée entre l’entrepreneur, les autorités locales, Amendis, le gestionnaire délégué chargé de l’assainissement, et le ministère du Travail. Pour le moment, tous préfèrent jeter la responsabilité sur Adil El Boulaili, le jetant en pâture à la vindicte publique.

Qui est vraiment Adil? Il est un produit de ce système corrompu où les autorisations sont monnayées, une sorte de dommage collatéral d’un secteur informel qui représente plus de 20% de notre produit intérieur brut, et un mal nécessaire pour des millions de Marocains, le ministre de l’Économie et des Finances l’ayant lui-même reconnu, rappelant que l’informel fait vivre 2/3 de nos concitoyens. Le drame de Tanger nous rappelle l’incendie survenu en 2008 à l’usine Rosamor à Casablanca, causant la mort de 56 personnes.

A l’époque, comme aujourd’hui, nous avions pleuré, crié; nos gouvernants ont récité la Fatiha et, bien sûr, personne n’a démissionné. Le drame de Tanger sera vite effacé par une autre tragédie, ou un autre buzz sur les réseaux sociaux. Imane, ses amies, Adil… représentent le quotidien de millions de Marocains, responsables ou pas de leur acte, mais que la misère, l’oubli et la vulnérabilité tuent à petit feu.

Dans le souci de mettre fin à ce genre de pratique, S.M. le Roi a interrogé, au début des travaux du Conseil des ministres, tenu à Fès jeudi 11 février 2021 dans la soirée, le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, au sujet de l’incident tragique de Tanger, ayant coûté la vie à 29 personnes, et des mesures qui ont été prises afin d’éviter la reproduction de ce genre de drame.