LE TOURISME EN PÉRIL

La crise sanitaire a aggravé la situation du secteur

L’avenir du secteur du tourisme est plus qu’incertain, avec en toile de fond des opérateurs qui annoncent leur faillite et d’autres qui peinent à joindre les deux bouts. En plus de l’échec des Visions 2010 et 2020, la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer le mal d’un secteur et asphyxier financièrement certaines villes, régions et les activités qui en sont dépendantes.

Le Maroc séduit par son histoire, ses merveilles naturelles, ses villes impériales, son climat… Autant d’atouts pour que le royaume devienne l’une des destinations mondiales les plus prisées. Malgré cela, le tourisme a toujours du mal à décoller. Encore plus en ces temps de crise sanitaire qui a paralysé l’activité économique en général et celle du tourisme en particulier. Les conséquences de ce marasme deviennent visibles.

De plus en plus d’établissements touristiques baissent le rideau. Agadir comme dans d’autres villes touristiques, les hôteliers ont perdu leur clientèle. Si de rares hôtels ont pu ouvrir leurs portes il y a quelques mois après une fermeture qui a duré entre sept et neuf mois, certains n’ont toujours pas repris leurs activités en raison du manque de visibilité tandis que d’autres ont été contraints à mettre la clé sous le paillasson.

Après avoir ainsi décalé deux fois la date d’ouverture de son village-hôtel d’Agadir, le Club Med, présent au Maroc depuis 1963, a annoncé, en accord avec les propriétaires marocains, à savoir Madaëf, branche touristique du groupe CDG, que celui-ci ne rouvrira pas ses portes. Cette décision est motivée par les fermetures des frontières des pays européens qui sont les principaux marchés émetteurs. D’autres hôtels sont mis en vente.

C’est le cas de l’hôtel 4 étoiles Le Tivoli d’Agadir. Le CIH cherche à céder cet hôtel, ainsi que sa galerie commerciale, composée de 50 magasins. Ce n’est pas tout. Le groupe hôtelier Iberostar a décidé de mettre en vente son hôtel d’Agadir, au même titre que celui de Saidia. La famille Sbaï et la Somed cherchent à leur tour à céder respectivement l’hôtel-club Almoggar et l’hôtel Kasbah… C’est dire que les fermetures des établissements hôteliers classés et non classés sont légion.

A coups de restrictions sanitaires, et à cause de la fermeture des frontières avec plus de 50 pays et de l’absence de visibilité et d’aides de la part du département de tutelle, les propriétaires des hôtels et nombre d’acteurs touristiques décident de mettre en veilleuse leur activité, au moment où l’Office national marocain du tourisme (ONMT) lance une campagne de marketing et de promotion du tourisme national intitulée «Ntla9awfbladna», avec l’objectif de renforcer le sentiment d’appartenance de chaque Marocain et l’inviter à visiter les richesses de son pays.

Absence d’adéquation
L’ONMT lance cette campagne alors que les restrictions de déplacement et le couvrefeu nocturne sont toujours en vigueur. Le comble, c’est que cette campagne de marketing ignore la composante prix des nuitées dans les établissements hôteliers, qui a toujours constitué un frein pour le gros des ménages marocains. Depuis des années, le ministère du Tourisme relance le plan Kounouz Biladi. Un programme de promotion du tourisme interne qui n’a jamais réussi.

Principalement à cause de l’absence de l’adéquation de l’offre à la demande interne. En des termes plus simples, les prix affichés sont jugés chers par rapport au pouvoir d’achat local en général et aux budgets limités des ménages marocains. Et puis, comment peut-on réserver pour le mois de juin ou juillet si à ce jour il n’existe aucune visibilité sur le levée progressive ou définitive des restrictions?

La difficulté qu’a toujours connue le tourisme marocain, dans ses deux composantes interne et internationale, à décoller véritablement ne date pas d’aujourd’hui et n’est pas nécessairement liée à la conjoncture actuelle de la crise sanitaire et économique. Les gouvernements et les ministres du tourisme qui se sont succédé depuis au moins une vingtaine d’années n’ont jamais eu une vision claire pour le tourisme. Malgré le fait que le secteur a deux Visions célèbres: la première dite Vision 2010, un véritable fiasco, et la seconde dont on ignore le sort et l’évolution, appelée Vision 2020.

En 2001, très impliqué dans la Fédération du tourisme de la CGEM dont il a été le président- fondateur de 1997 à 2003, Mohamed Benamor, président du groupe KTI/KTH, mènera la réflexion sur une stratégie pour le secteur en fédérant autour de ce projet des opérateurs publics et privés. Cette stratégie obtient ensuite l’aval du Roi Mohammed VI. Puis, Adil Douiri, ministre du Tourisme alors, l’a officialisée. Ainsi, la Vision 2010, destinée à doter le Maroc d’une stratégie touristique avec l’objectif de drainer 10 millions de touristes à l’horizon 2010, est née. Au lancement de cette stratégie, le Maroc n’attirait pas plus de 4 à 5 millions de touristes.

Cette Vision 2010 avait pour objectifs aussi de doubler la capacité de l’offre aérienne et celle des hôtels, de renforcer les compétences et d’assainir l’environnement global (faux touristes, bazars…). Le département de tutelle avait lancé une étude en coordination avec les professionnels pour faire un benchmarking mondial des tendances en vogue à l’époque: tourisme culturel, tourisme balnéaire ou tourisme des villes impériales.

La tendance mondiale penchait du côté du tourisme balnéaire. Il fallait donc augmenter les capacités de notre offre en créant de gigantesques stations balnéaires dans le cadre du fameux «Plan Azur». Le Maroc s’était alors inspiré du modèle de Charm el-Cheikh, en Egypte. Six stations devaient sortir de terre: Saidia, Mazagan, Lixus, Mogador, Taghazout et Plage blanche.

Spéculation immobilière.
Le but était de doubler la capacité litière de 100.000 à 200.000 lits et de séduire les investisseurs étrangers en leur proposant d’intégrer la composante immobilière (résidences, villas) au sein des futures stations balnéaires pour une meilleure rentabilité. L’Etat a déroulé donc le tapis rouge aux investisseurs étrangers de tous bords, ce qui a ouvert grande la brèche de la spéculation immobilière.

Les premières conventions ont été signées en 2002. La concrétisation de ces projets d’envergure était un échec depuis. La station Taghazout Bay, à Agadir, a été un grand fiasco. En février 2002, un cahier des charges a été signé entre le gouvernement et la société Palais des Roses International, filiale du groupe saoudien Dallah Al Baraka, de Cheikh Salah Abdallah Kamel, pour construire une station sur une superficie de 615 ha en front de mer d’une bande côtière de 4,5 km.

La société de promotion de la station a fixé le prix à 60 dollars le mètre carré avec une contribution de l’Etat marocain à hauteur de 25 dollars. Le premier hôtel devait voir le jour en 2006, et la station devait être opérationnelle en 2012. Or, la réalisation de ce projet a traîné pendant plusieurs années avant l’éviction du groupe saoudien du projet en 2006. Son successeur, le groupe américain Colony Capital, n’a pas honoré non plus ses engagements.

Il a résilié son contrat avec l’Etat en 2009. Pour relancer le projet, le gouvernement a créé en juillet 2011 la SAPST (Société d’aménagement et de promotion de la station de Taghazout Bay). Après le retrait d’Alliances Développement, les actions ont été réparties entre quatre promoteurs: la CDG Développement (45%), Ithmar Al Mawarid (25%), Sud Partners, filiale d’Akwa Group (25%) et la SMIT (5%). Les actionnaires n’ont pas honoré leurs engagements.

L’échec de deux visions
La station Mazagan à El Jadida est l’une deux stations qui ont vu le jour. Sa réalisation a été confiée au groupe sud-africain Kerzner. Ce dernier n’avait qu’une seule grande ambition en tête: construire un casino géant, outre les trois qui existaient déjà à Tanger, Marrakech et Agadir. Le sud-africain était séduit également par la composante immobilière. Il a construit puis vendu des villas et a omis de faire la promotion de la station auprès de touristes internationaux. Car ce qui l’intéressait en premier lieu, c’était d’attirer des clients de l’axe Casablanca-El Jadida pour son casino. Actuellement, la station traverse une véritable zone de turbulences.

Quant à la station Mogador, seul un hôtel géré par le groupe français Accor a vu le jour. La station Plage Blanche (Guelmim) ne sortira, elle aussi, pas de terre. Après le désistement du groupe espagnol Fadesa, qui a subi de plein fouet les effets de la crise économique et financière mondiale de 2008, le groupe égyptien Pickalbatros a repris le flambeau avant de jeter l’éponge et d’abandonner ce projet.

L’autre station qui a pu être concrétisée est celle de Lixus (Larache). Si l’on connait le sort de Mazagan, Lixus est opérationnelle certes mais de manière saisonnière. Elle n’est quasiment au complet que pendant la saison d’été. Idem pour la station Saidia, reprise par des aménageurs marocains mais sans grand succès. Somme toute, le bilan du Plan Azur, principal chantier de la Vision 2010, est catastrophique.

L’autre composante de la Vision 2010, qui verse dans l’objectif de drainer 10 millions de touristes, était le renforcement de la capacité des dessertes aériennes. L’accord d’ouverture du ciel entre le Maroc et l’Union européenne a été signé à Marrakech, le 14 décembre 2005 dans le dessein d’intéresser des compagnes aériennes low cost à ramener des touristes internationaux. La RAM, unique compagnie nationale, avait créé, pour tenir tête à ces compagnies étrangères, sa propre compagnie à bas prix, Atlas Blue, qui a disparu en 2009, moins de cinq ans après sa création.

Les compagnies étrangères low cost n’ont pas achalandé des touristes vers les destinations des stations balnéaires, mais plutôt vers l’arrière-pays. En plus de cela, elles ont attiré des touristes qui ne dépensent pas beaucoup en leur faisant miroiter des packages à prix cassés.

Aujourd’hui, les grandes enseignes hôtelières étrangères, qui étaient ciblées par la Vision du secteur, ne construisent plus d’hôtels au Maroc. Seuls des investisseurs marocains sont propriétaires des établissements hôteliers existants comme le groupe Atlas Hospitality, qui compte dans son tour de table le groupe Attijariwafa bank, le groupe BCP…

En 2012, l’échec du Plan Azur a poussé à penser la vision 2020. Elle sera bâtie sur la qualité plutôt que sur la quantité (étant donné que le gros des stations programmées dans le cadre de la vision 2010 n’ont pas dépassé le stade des plans). Depuis quatre ans, personne n’évoque cette stratégie ou ses bilans d’étape qui étaient exposés lors des Assises du tourisme.

L’autre malheur du tourisme marocain est sans doute la faible promotion de la destination Maroc. Cette mission est dévolue à l’ONMT. Celui-ci mène des campagnes au niveau des pays émetteurs. Sauf qu’il n’a jamais eu les moyens de sa politique. L’organisation mondiale du tourisme dit que pour 100 millions de dirhams de recettes, il faut réserver 1% pour la promotion. Or, pendant de longues années, le budget de l’ONMT ne dépasse guère 300 millions de dirhams. Même la taxe imposée aux compagnies aériennes et versée dans le Fonds de solidarité, n’a jamais profité à la promotion du secteur. Tout ce que l’ONMT arrive à faire, c’est de mener des opérations de co-marketing avec des tours opérateurs étrangers en partageant les frais des campagnes.

Tourisme interne vs tourisme international
En tout état de cause, la promotion du Maroc ne peut être crédible sans une offre aérienne séduisante et satisfaisante. Or, si l’on évoque seulement Marrakech, la première ville touristique du Royaume, elle a besoin de 70.000 sièges d’avions. En réalité, l’offre réelle ne dépasse point 35.000 sièges, ce qui fait que le taux d’occupation des hôtels dans cette ville et à l’échelle nationale est inférieur à 50%.

L’exemple de Dakhla, ce petit bout de paradis au sud du Maroc, perdu entre les eaux de l’Atlantique et les sables du Sahara, est édifiant. La ville, connue pour sa beauté féérique et ses sites pittoresques, est l’endroit idéal pour faire du surf. Elle abrite des compétitions internationales. Malgré l’engouement que lui témoignent des touristes nationaux et internationaux, Dakhla est privée de dessertes aériennes à même de lui assurer un succès fulgurant.

Et quand on a voulu faire les choses en grand, en créant la Haute autorité du tourisme pour co-piloter avec le secteur privé la stratégie du secteur, cette instance attend son officialisation à ce jour. Le tourisme marocain a toujours souffert d’une distinction entre le tourisme interne et le tourisme international. Ce dernier, qui représente entre 75 et 80% des recettes, a toujours accaparé l’attention des professionnels et du département de tutelle.

Tout bonnement parce qu’il est pourvoyeur de devises. Le tourisme interne, lui, a été longtemps négligé. Dans le cadre de la stratégie 2010 du secteur, on avait programmé des stations touristiques pour le développement du tourisme interne. Seules deux ou trois stations (à Agadir et à Ifrane) ont été concrétisées. Même le projet des chèques vacances, devant être mis à la disposition des fonctionnaires et des salariés afin d’augmenter leur budget de voyages, est tombé à l’eau.

La crise accentuée
L’avènement de la pandémie a certes mis à genoux un secteur vital pour l’économie, en raison des décisions de restrictions sanitaires et de déplacements et de fermeture des frontières, mais il n’a fait qu’accentuer une crise existant depuis belle lurette et une gouvernance qui laisse à désirer d’un secteur au vu des potentialités touristiques, architecturales, monumentales, naturelles et humaines du pays.

Dans l’urgence, pour essayer d’atténuer les effets dévastateurs de la crise sanitaire sur les activités touristiques, Nadia Fettah Alaoui, la ministre du Tourisme, a prévu six mesures pour encourager le tourisme national: budget de promotion pour stimuler la demande locale; mise en place d’une plateforme collaborative de distribution pour le tourisme local; renforcement des lignes intérieures avec un désengorgement des destinations classiques; révision du calendrier des vacances scolaires pour pouvoir étaler la saison et optimiser les flux de clientèle; mise en place de crédits vacances et défiscalisation des «chèques vacances». Tout compte fait, les résultats atteints semblent assez timides.

Et les difficultés des opérateurs touristiques, y compris les hôteliers, ne feront qu’empirer. Les recettes se compressent et se réduisent comme une peau de chagrin. Les employés formés dans les instituts publics changent de métier ou cherchent de nouveaux horizons sous d’autres cieux. A la fin de l’été 2020, le Comité de veille économique, présidé par le ministre des Finances, Mohamed Benchaâboun, a demandé aux professionnels de lui donner le nombre de leurs salariés pour le versement des indemnités CNSS (2.000 dirhams). Ces derniers ont avancé le chiffre de 500.000.

Seulement, après vérification auprès de la CNSS (Caisse nationale de sécurité sociale), il s’est révélé que seuls 100.000 employés sont déclarés à la sécurité sociale. Un énième malheur endémique qui affaiblit le secteur et rend encore plus difficile une reprise du tourisme marocain, voire même son repositionnement sur la scène touristique internationale.