Les Touaregs se révoltent : Le nouveau casse-tête algérien


Annexées par la France à l’Algérie au même titre que celles du Sahara oriental, les populations de Tamanrasset et de l’Adrar réclament désormais ouvertement leur indépendance. Quelles conséquences pour les pays de la région et notamment pour le Maroc ?

En ce début de soirée du 1er juin 2023, les Algériens apprennent via leurs médias officiels la tenue d’un haut conseil de sécurité présidé par Abdelmadjid Tebboune, qui parallèlement à ses fonctions de président de la République occupe également celles de chef suprême des forces armées et de ministre de la Défense nationale. Mais pas vraiment de quoi, en temps normal, faire des histoires: rien que cette année 2023, cet organe chargé, au titre de la Constitution (article 197), de donner au chef de l’État des avis sur toutes les questions relatives à la sécurité nationale s’était déjà réuni trois fois (le 30 janvier, le 24 avril et le 1er juin).

A titre de comparaison, Abdelaziz Bouteflika n’y avait, sur toute la durée de sa présidence (avril 1999-avril 2019), eu recours qu’à deux reprises, en janvier 2011 après le déclenchement du soi-disant “Printemps arabe” et en septembre 2014 après la constitution de l’organisation terroriste de “Daech” en Irak et en Syrie. “Le haut conseil de sécurité est devenu comme le conseil des ministres,” a ironisé à ce propos, sur sa chaîne YouTube, le journaliste et opposant algérien Abdou Semmar. Sauf que deux éléments mettent la puce à l’oreille.

Théorie du “complot”
Le premier, c’est que la réunion est restreinte et elle est d’ailleurs présentée comme telle: seuls les hauts gradés de l’armée sont présents et même le directeur général de la Sûreté nationale (DGSN), Zineddine Farid Bencheikh, n’a pas été convié; ce qui fait qu’on ne compte pas dans l’assistance le premier ministre, Aïmene Benabderrahmane, le directeur de cabinet de M. Tebboune, Mohamed Nadir Larbaoui, le ministre de l’Intérieur, Brahim Merad, le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, et le ministre de la Justice, Abderrachid Tebbi. Et le second élément, c’est qu’elle intervient deux jours après une “information” du quotidien El Khabar qui a fait le tour des médias de la région: en gros, le journal a accusé les services marocains de coordonner avec leurs homologues israéliens et français pour déstabiliser l’Algérie et la Tunisie.

En ce qui s’agit de ce dernier pays, une opération du nom de “Loup” a même, assure-t-il, commencé à être mise en oeuvre à partir du 20 mai 2023 “dans l’objectif d’affaiblir et d’isoler le président tunisien Kaïs Saïed”; ce qui n’est pas sans rappeler la théorie du “complot” -c’est son propre mot- colportée le 22 mars 2022 sur la chaîne qatarie Al-Jazeera par M. Tebboune lui-même, qui avait alors laissé entendre que le Maroc entendait faire regretter au locataire du palais de Carthage d’avoir reçu, en août 2022, le secrétaire général du mouvement séparatiste du Front Polisario, Brahim Ghali.

Cercles diplomatiques
Et d’après El Khabar, les prochaines cibles seraient les wilayas d’Alger, d’Oran, de Tizi Ouzou et de Béjaïa: une réunion ad hoc aurait même eu lieu le 29 mai 2023 à Tel-Aviv en présence de cinq haut responsables du renseignement français et douze responsables du renseignement marocain. Naturellement, il suffit juste de connaître le contexte des relations actuelles entre le Maroc et la France pour savoir que c’est une “fake news”: si au niveau pur et dur de la sécurité, notamment antiterroriste, les services des deux pays continuent, comme nous le confirment des sources concordantes, effectivement de coordonner, leurs autorités respectives n’entretiennent, elles, de toute façon plus vraiment de relations à caractère politique en raison de l’ambiguïté du président Emmanuel Macron à l’égard de la souveraineté du Royaume sur son Sahara (lire n° 1479, du 24 au 30 mars 2023). Toujours bien introduit dans les cercles diplomatiques français en dépit de sa retraite prise en avril 2019, l’ancien ambassadeur de France à l’Organisation des Nations unies (ONU) et à Washington, Gérard Araud, a d’ailleurs accusé sur Twitter, le 4 juin 2023, la partie marocaine de “chantage”, tellement l’insistance de cette dernière à faire admettre son intégrité territoriale ne semble pas passer auprès de nombreux décideurs de l’ancienne puissance coloniale.

Revendications politiques
En fait, ce qui a vraiment motivé la réunion du haut conseil de sécurité, et le fait qu’on ait spécifiée qu’elle a été “consacrée à l’examen de la situation générale dans le pays et au niveau des frontières” milite dans ce sens, c’est plutôt une autre actualité, qui, elle, s’est finalement avérée loin d’être fallacieuse: elle a été révélée le 29 mai 2023 par la lettre d’information Sahel Intelligence et concerne des attaques qui ont été perpétrées “contre certaines positions de l’armée algérienne, au long de la frontière malienne” par des indépendantistes touaregs.

Citant des “sources locales à Timiaouine et à Bordj Badji Mokhtar”, Sahel Intelligence avait indiqué que ces indépendantistes, réunis selon elle sous la bannière d’un groupe portant le nom de “Mouvement de libération du Sud algérien”, aurait fait “plusieurs militaires algériens (...) tués ou blessés”. Mais qui était donc ce groupe? Et comment se fait-il qu’aucune revendication claire n’ait été exprimée, en dehors de certains textes que l’on a vu circuler sur les réseaux sociaux et dont il est permis de douter de la véracité? Après un premier recoupement, Maroc Hebdo était parvenu à établir que si les attaques avaient vraiment eu lieu, elles n’auraient pu être que le fait du Mouvement pour la libération de Tamanrasset et Adrar, dont la fondation semble dater, selon ce que rapportent différentes sources médiatiques, du tournant du mois de septembre 2021 et qui s’était jusque-là principalement illustré en mettant en difficulté, lors d’un accrochage en date de mars 2022, l’armée algérienne, et ce, déjà, à Timiaouine. À l’époque, trois soldats avaient été tués, et la nouvelle de leur mort avait été donnée par le ministère de la Défense nationale lui-même (qui avait, ceci dit, taxé les indépendantistes touaregs de “terroristes”, tout en passant totalement sous silence leurs revendications politiques).


Et ceci avait, soit dit en passant, été un autre élément qui avait fait que peu avaient cru, au départ, aux affirmations de Sahel Intelligence, car pourquoi, après tout, les autorités algériennes allaient cette fois rechigner à communiquer; question à laquelle nous avions trouvé la réponse après avoir consulté une source sahélienne que nous tenons pour sûre: non seulement l’armée algérienne avait bien été attaquée par ledit Mouvement pour la libération de Tamanrasset et Adrar -notre source nous a confirmé que tout portait à croire que c’était bien lui qui était impliqué-, mais le nombre de soldats tombés aurait largement dépassé la vingtaine, en plus des blessés “dont certains ont vraisemblablement été transportés jusqu’à Alger” (pour y être sans doute admis à l’hôpital d’Aïn Naâdja, le seul qui compte des équipements médicaux plus ou moins corrects de l’autre rive de l’oued Kiss).


Le président Abdelmajid
Tebboune et Saïd Chengriha.


Service de renseignement
Plus tard, et en essayant de trouver un liant entre les différents éléments recueillis, nous avons également pu établir que les attaques se sont très probablement produites dans la nuit du dimanche 28 au lundi 29 mai 2023; chose qui, d’ailleurs, amène à se poser la question de savoir comment Sahel Intelligence a pu être aussi rapidement mis au parfum: est-il vraiment lié à quelque service de renseignement, comme d’aucuns le pensent? Car il faut dire que depuis son lancement officiel en août 2007, la lettre a, en différentes occasions, été derrière de nombreux scoops tous confirmés par la suite, notamment celui de décembre 2021 du déploiement de militaires iraniens -vraisemblablement des “Pasdaran”, les fameux gardiens de la révolution islamique- auprès du Polisario dans les camps de Tindouf; ce qui, dans la voisine de l’Est, avait fait réagir jusqu’au soi-disant “envoyé spécial chargé de la question du Sahara occidental (sic) et des pays du Maghreb” et actuel ambassadeur d’Algérie à Ankara, Amar Belani.

Situation délicate
Ce dernier avait alors ouvertement accusé la Direction générale d’études et de documentation (DGED), le contre-espionnage marocain, mais une telle assertion semble absurde: si c’était par exemple vraiment le service chapeauté par Mohamed Yassine Mansouri qui avait fait fuiter l’info des nouvelles attaques, la moindre des choses aurait été qu’il donne l’identité exacte du groupe et non de l’affubler d’un nom sorti de nulle part -et qui plus est insolite. En tout cas, différentes sources consultées par nos soins doutent de l’existence même des personnalités que Sahel Intelligence présente comme étant ses animatrices, à commencer par son fondateur présumé, Samuel Benshimon, “analyste au sein de l’armée israélienne pendant plus de vingt ans avant de la quitter en 1999 avec le grade de lieutenant-colonel” dont on ne trouve aucune trace sur internet en dehors d’un profil LinkedIn qui semble, en apparence, faux.

“Mais leurs informateurs dans la région saharo-sahélienne sont, eux, clairement en chair et en os, même si la précision n’est pas toujours au rendez-vous,” nous déclare-t-on. Contrairement à ce qui avait été le cas il y a dix-huit mois, Alger n’a, de son côté, pas réagi, mais il faut dire aussi que la situation serait plus délicate: selon notre source sahélienne mentionnée plus haut, il y aurait un véritable différend au plus haut sommet de l’armée algérienne qui aurait d’ailleurs fait que le haut conseil de sécurité du 1er juin 2023 soit devenu indispensable.


Régions militaires algériennes. La région III et une partie de la région VI
couvrent le Sahara oriental historiquement marocain.


Combat non-conventionnel
“Le commandement de la sixième région militaire, où ont eu lieu les affrontements, se sent lâché,” croit savoir notre source. Et celle-ci d’expliquer que le général Mohamed Adjroud, qui dirige ladite région depuis août 2018, se serait à maintes reprises plaint du fait que depuis sa prise de fonction en décembre 2019 à la tête de l’état-major, le général Saïd Chengriha privilégie les régions militaires II et III, frontalières du Maroc, tout en négligeant les autres. Et il s’en serait directement ouvert à lui lors de la visite de la mi-mars 2023 du général Chengriha à Tamanrasset, où ce-lui-ci s’était rendu juste après la publication par Maroc Hebdo de la carte du Maroc avec son Sahara oriental historique pour proférer des menaces à l’encontre du Royaume; à cette occasion, le général Adjroud aurait averti de la faiblesse de l’armée algérienne face aux différents groupes de guérilla qui mènent un mode de combat non-conventionnel et n’aurait pas du tout été convaincu -finalement à raison- par le déroulement de l’exercice tactique qu’avait accueilli en juin 2022 le secteur opérationnel de Bordj Badji Mokhtar, et ce en présence du général Chengriha.

Commandant de la quatrième région militaire, frontalière, elle, de la Tunisie, de la Libye et du Niger, le général Omar Tlemsani partagerait lui aussi les mêmes griefs -c’est de sa propre initiative et non celle du général Chengriha qu’un bataillon mécanisé aurait rallié, en soutien, Bord Badji Mokhtar après l’attaque du Mouvement pour la libération de Tamanrasset et Adrar-, et il se dit également qu’ils auraient l’oreille du commandant des forces terrestres, le général Amar Athamnia.

Ce dernier aurait d’ailleurs ouvertement mis l’accent lors du haut conseil de sécurité, auquel il a participé, sur la nécessité de se renforcer ailleurs qu’aux frontières avec le Maroc tout en essayant de varier l’armement; ce que même M. Tebboune aurait approuvé, bien qu’il ait insisté sur le fait de rester vigilant face à ce qu’il qualifie régulièrement d’“ennemi marocain” -une façon pour lui de couper la poire en deux. Sauf que le général Chengriha n’aurait pas accepté qu’on cherche à lui tirer le tapis sous les pieds et c’est par voie de conséquence qu’il aurait pris la décision, seul, et ce comme l’a également indiqué le 5 juin 2023 la lettre d’informations “Maghreb Intelligence”, de “procéder à un renforcement inédit des forces armées déployées près des frontières algéro-marocaines”. “Du point de vue militaire, ce que l’armée algérienne fait est tout-à-fait absurde,” commente l’analyste Abdelhamid Harifi. “Elle s’est équipée de je ne sais combien de chasseurs, de je ne sais combien de bombardiers, à coup de milliards de dollars, tout en négligeant quelque chose d’aussi simple que le fait de renforcer la surveillance électronique à ses frontières.


Le général Ammar Athamnia, commandant des forces terrestres algériennes.


Surveillance électronique
C’est comme si elle avait oublié qu’elle était davantage aux prises avec des combattants en 4x4 avec des 4.5mm ou des RPG qu’avec une armée conventionnelle comme celle des Forces armées royales (FAR). Et c’est une tendance qu’on voyait déjà sous le général Ahmed Gaïd Salah (le précédent chef d’état-major pendant 15 ans, ndlr) et qui avait d’ailleurs coûté en hommes à l’Algérie lors de la prise d’otage de janvier 2013 sur le site gazier d’In-Amenas, mais ces informations sur les affrontements qui continuent sont bien la preuve qu’on est toujours là où on se trouvait dix ans auparavant.” Ce que croit une de nos sources, c’est que le général Chengriha serait tout simplement aveuglé par sa haine du Maroc, consécutive à son arrestation lors des batailles d’Amgala qu’avaient remportées début 1976 les FAR face à l’armée algérienne.

Ce sentiment avait notamment sauté aux yeux, pour les observateurs, dans l’enregistrement fuité en mars 2016 sur la chaîne Médi 1 TV où, commandant de la troisième région militaire, il appelait, de façon ne pouvant souffrir aucune ambiguïté, le Polisario à se lancer à l’attaque du Royaume, et il semble en fait que c’est à sa propre instigation que l’organisation séparatiste avait procédé à rompre en novembre 2020 le cessez-le-feu qui était pourtant en cours depuis presque 30 ans. Si son objectif clair est que le Sahara marocain se sépare, nul doute qu’en persistant sur la même voie c’est l’Algérie qui pourrait plutôt voir de nombreux territoires que la France lui a annexé à son départ en juillet 1962 s’activer de plus en plus en faveur d’une indépendance qui, historiquement, serait certainement autrement légitime...

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