Le temps des incertitudes

LES MILLE ET UNE CARENCES DU BUDGET 2020

L’économie marocaine est très peu productive et surendettée. Elle crée plus de chômeurs, renforce les injustices et les inégalités. Le gouvernement renforce la perception que le pays est au bord de la faillite.

Le gouvernement tente désespérément d’insérer dans son budget 2020 la mesure interdisant la saisie des biens et fonds de l’Etat et des collectivités locales. Un événement qui ne peut passer inaperçu. Il s'agit là de la troisième tentative après celles infructuesuses de 2015 et 2017. Décidément, c'est un signe révélateur du malaise financier dans lequel se trouve l’Etat depuis 5 ou 6 ans. Une situation qui coincide avec l’arrivée au pouvoir du PJD, marquée par la première ligne de précaution et de liquidité contractée auprès du Fonds monétaire international (FMI). Conséquence: La croissance économique est en berne et les pressions sur le déficit budgétaire pénalisent les secteurs sociaux et l’investissement dans les services publics élémentaires. C'est le prix à payer pour le gouvernement Saâd Eddine El Othmani afin d'appliquer les difficiles consignes du FMI.

En effet, la marge d’intervention se rétrécit avec une volonté de réduire le déficit budgétaire et l’investissement public, mais aussi et surtout avec une dette publique qui accapare 91,2% des richesses créées annuellement, d’après Driss Jettou, président de la Cour des comptes, au moment où le gouvernement veut la cantonner dans les 81%. Quand on passe sous la loupe l’évolution de l’endettement public, l’on s’aperçoit que le volume global de l’endettement du secteur public est passé de 918,2 milliards de dirhams en 2016 à 970 milliards de dirhams à fin 2017, soit une augmentation de 51,8 milliards de dirhams en une seule année, passant, ainsi, de 90,6% à 91,2% du PIB.

Dans le cas de pays comme le Maroc, pays importateur de pétrole, une dette publique élevée expose l’économie au risque de refinancement et aux fluctuations des taux d’intérêt mondiaux. Une sortie du Trésor marocain sur le marché international est prévue avant la fin de l’année en cours, avec l’objectif de lever 1 milliard de dollars, hypothéquant ainsi l’avenir des générations futures. Une sortie risquée puisque les taux seront élevés au vu des indicateurs qui virent à l’orange, pour ne pas dire au rouge.

L'avenir hypothéqué
Entre-temps, le gouvernement, qui continue de s’endetter pour financer le fonctionnement de l’administration et des ministères, sort ses dernières cartes de privatisation qui ne rapporteront pas grand-chose. L’endettement s’accélère et les IDE (investissements directs étrangers) baissent. Ces derniers ont chuté durant les huit premiers mois de 2019 de 30,4% (12,36 milliards de dirhams à fin août 2019, contre 17,76 milliards un an auparavant), une tendance enclenchée depuis deux ans, signe d’un manque de confiance de la part des investisseurs étrangers. Quant au degré de la confiance des investisseurs locaux, il est au plus bas. Deux chiffres le démontrent. D’abord, les crédits d’investissement -dont les crédits de TVA- ne dépassent pas 2% du PIB. Deuxièmement, la confiance des investisseurs locaux a été brisée avec la volonté incontrôlée du gouvernement d’augmenter l’assiette des recettes fiscales, coûte que coûte. En sus des fameux redressements fiscaux dont le degré de sévérité a atteint des sommets inquiétants, il y a eu les «redoutables» avis à tiers détenteur (ATD).

La confiance brisée
Plusieurs fois suspendus puis activés, au gré de la colère des opérateurs économiques. Suite au dernier rétablissement des ATD en avril 2019 par la DGI (Direction générale des impôts), nombreux étaient les contribuables qui se sont précipités pour vider leurs comptes bancaires afin d'éviter les prélèvements en règlement de taxes et impôts dus et «indus». Une illusion, une déduction infondée? Non, d’ailleurs, la situation était tellement alarmante qu’elle fera réagir le gouverneur de Bank Al-Maghrib. Le 24 septembre 2019, Abdellatif Jouahri a ainsi alerté du fait que les dépôts bancaires étaient passés de 6% de hausse il y a deux ans à 3,5% aujourd’hui. «En même temps le cash augmente. On est passés de 10 milliards de dirhams de hausse par an à 17 milliards de dirhams aujourd’hui», avait-il souligné.

La pression fiscale a fini par pousser les riches à «protéger» leur argent contre une machine qui broie tout sur son passage. Elle a fini aussi par coûter sa place à l’ancien patron de la DGI, qui, apparemment, avait appliqué les consignes «au pied de la lettre». Certains hommes d’affaires ne se sont pas contentés de vider leurs comptes bancaires. Ils essayent d’investir ailleurs, légalement et illégalement. Si les investissements directs étrangers reculent au gré d’une stabilité politique fragilisée, les investissements extérieurs des Marocains ont augmenté de 48% entre 2016 et 2019. Au titre des neuf premiers mois de l’année 2019, le flux net des Investissements directs marocains à l’étranger (IDME) a plus que doublé, passant de 2,96 MMDH à fin septembre 2018 à 6,57 MMDH à fin septembre 2019. Une fuite des capitaux qui ne dit pas son nom, mais qui s’accentue de plus en plus.

Austérité budgétaire
Le manque de confiance est ressenti, aussi, malheureusement, au niveau de certaines institutions financières crédibles. C’est le cas de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement). Quelques semaines après avoir prévu une croissance de l’économie marocaine de 3,2% en 2019, et de 3,8% en 2020, la BERD revoit sa copie à la baisse. «La reprise probable reflétera l'amélioration de la gestion budgétaire et de la diversification économique. Elle sera par ailleurs soutenue par une nouvelle reprise des arrivées de touristes et des investissements directs étrangers ainsi que par une expansion rapide des industries de l'automobile et de l'aéronautique», avait commenté la BERD dans sa note optimiste.

Un chômage alarmant
Puis, l’annonce d’une visite spéciale de sa délégation de haut niveau, fin juin 2019, au Maroc, afin de «recueillir des informations de première main sur l’évolution économique et politique du pays». La confiance des institutions internationales dans l’économie marocaine trinque. Quant au FMI et à la Banque mondiale, leur soutien se poursuit sous condition! Ils prônent toujours une austérité budgétaire impopulaire.

Et, malgré toutes les coupes budgétaires, prônées surtout par le FMI, notamment dans le budget de l’investissement et dans celui de la Caisse de compensation (qui a diminué de 75% en quatre ans), sans stratégie, sans politique économique claire et sans plan de développement harmonieux, le gouvernement n’arrive pas à faire redécoller la machine économique et à redynamiser le marché du travail, plombé par un taux de chômage alarmant, notamment dans les rangs des jeunes et des diplômés. Encore moins à contenir le déficit budgétaire qui reflète l’insuffisance des recettes face aux dépenses en hausse. Et il demeure attaché, désespérément, à défaut d’une alternative, à un modèle économique essoufflé, qui a fait son temps, fondé sur la consommation des ménages et des entreprises. Depuis trois ans au moins, les crédits aux entreprises et les crédits de fonctionnement reculent. Et à ce jour, pouvoirs publics, banquiers et patronat peinent à trouver une solution au ralentissement qui s’est bel et bien installé. Outre les entreprises, la consommation des ménages baisse. L’inflation des prix, confirmée par le HCP, a fini par éroder leur pouvoir d’achat.

Au bord de la “crise cardiaque”
Dans un pays sans ressources naturelles (en dehors du phosphate) où l’économie est très peu productive et compétitive, surendettée, crée plus de chômeurs, renforce les injustices et les inégalités, le gouvernement El Othmani, privé d’une harmonie politique qui empêche la transversalité de l’action gouvernementale nécessaire pour la création de richesses et d’emplois, renforce la perception selon laquelle le pays est au bord d’une faillite ou au bord d’une «crise cardiaque», pour reprendre les termes de feu Hassan II, comme au début des années 1980 et qui a précédé le plan d’ajustement structurel (PAS) proposé, ou plutôt imposé, par le FMI.


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