Tayeb Hamdi: "La campagne électorale et la rentrée scolaire risquent de bouleverser la situation épidémique"

Entretien avec Tayeb Hamdi, médecin, chercheur en politiques et systèmes de santé

Le chercheur en politiques et systèmes de santé Tayeb Hamdi appelle à plus de vigilance. La campagne électorale, la rentrée scolaire et le retour des vacanciers à leurs villes risquent de compliquer la situation épidémique, qui s’est améliorée ces derniers jours.

Comment se présente actuellement la situation épidémiologique et sanitaire au Maroc?
On peut dire que la situation est en nette amélioration par rapport à ce qu’on a vécu ces dernières semaines. Nous assistons à une amélioration des indicateurs, principalement le nombre de nouveaux cas quotidiens. Nous sommes passés de plus de 10.000 à 4.000 ou 6.000 cas aujourd’hui. Le taux de positivité s’est également réduit, de 25 à 18%. Pour les décès, malheureusement, nous allons continuer à enregistrer des chiffres élevés pour les deux à trois semaines à venir.

Est-ce qu’on a atteint le pic de la troisième vague?
On peut effectivement dire que nous avons atteint le pic de la troisième vague . D’après les chiffres publiés, ce pic est derrière et nous avons amorcé la phase de descente. Ceci dit, il faut rester très vigilants car Il peut y avoir une descente très lente, alors qu’elle doit se faire de manière très rapide pour soulager le système de santé. Si on reste sur un plateau très longtemps, ça risque de menacer le système de santé.

Le deuxième risque est d’avoir un pic en dents de scie où il y a des hauts et des bas. Tout ceci est conditionné par le comportement de la population et de son respect des mesures barrières. Si c’est le cas, on va avoir une nette amélioration de la situation dans les quatre prochaines semaines et descendre à une dizaine de décès par jour dans 5 semaines. La vigilance est de mise à cause de trois facteurs: la campagne électorale, la rentrée scolaire et le retour des vacanciers à leurs villes. Si on n’observe pas de respect des mesures barrières, ces trois événements risquent de bouleverser la situation épidémique.

Des pays ont placé le Maroc sur leur liste rouge, comme la France ou le Canada, qui a suspendu ses vols directs avec le Maroc pour un mois. D’autres pays pourraient-ils les suivre?
Il ne faut pas oublier que le Maroc avait placé la France, par exemple, en liste B, il y a 6 à 7 semaines, à cause de la situation épidémique qui prévalait dans ce pays et de la circulation des nouveaux variants. Avec les chiffres qu’on annonce tous les jours, c’est normal que d’autres pays revoient les conditions d’accès dans leur territoire et inversement. Ce sont des décisions souveraines. Je pense que ces décisions vont rester très limitées dans le temps parce que le Maroc dispose d’une campagne de vaccination très réussie.

Plusieurs rumeurs ont concerné l’efficacité ou encore la dangerosité de quelques vaccins administrés au Maroc notamment celui de Sinopharm. Qu’en est-il justement?
Pour juger un vaccin, il faut se référer aux études qui ont démontré son efficacité ou non. Le vaccin de Sinopharm, c’est un vaccin qui a été approuvé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avec un taux d’efficacité de 79%, qui dépasse celui d’autres vaccins. Le plus important à mon avis, c’est que les personnes qui sont complètement vaccinés disposent d’une efficacité très importante (90%) contre les formes graves et contre les décès.

Si on ne veut pas se fier aux études, on le voit dans la réalité au niveau des hôpitaux marocains. Les personnes qui sont doublement vaccinées au Maroc soit par Sinopharm ou AstraZeneca, ont 4 fois plus de chances de ne pas être contaminées et transmettent la Covid-19 trois fois moins. De plus, l’écrasante majorité des personnes âgées de moins de 50 ans et qui sont dans les services de réanimation, sont des personnes qui n’ont pas été vaccinées. Et ça, c’est une réalité!

Êtes-vous pour l’allégement des mesures restrictives et la liberté de circulation pour les personnes munies de pass sanitaire?
Oui, je suis pour l’allégement des mesures restrictives à chaque fois que la situation épidémique le permet. Je suis avec l’extension de l’utilisation du pass sanitaire pour les déplacements, les voyages, l’accès à des lieux publics ou pour faire des activités là où il y a un contact entre plusieurs personnes. Une personne vaccinée est protégée contre les formes graves du Covid-19 et contre les décès, donc c’est une personne qui peut circuler avec un risque très minime d’aller vers la réanimation ou le décès. On sait qu’une personne vaccinée propage moins le virus.

Et donc, il est illogique de laisser enfermer toute une population pendant une ou deux années ou plus. C’est un non-sens de laisser tout le monde enfermé, alors qu’on peut laisser circuler les gens sans pour autant courir un risque pour le système de santé ou un risque de propagation importante du virus. La non-vaccination retarde l’immunité collective et la fin de la pandémie. Si avec un pass sanitaire, la vie peut reprendre pour une grande partie de la population, il faut le faire. D’un autre côté, ce pass sanitaire va encourager les personnes hésitantes à sauter le pas de la vaccination. L’utilisation du pass vaccinal dans les autres pays a fait multiplier par 2 à 4 le nombre de personnes qui sont allées se faire vacciner pour avoir ce pass sanitaire.

Le gouvernement devrait-il fournir davantage d’efforts en termes de communication et de sensibilisation, notamment pour lutter contre les fake news?
Malheureusement, la pandémie et l’infodémie tuent tous les deux. Quand on donne de faux conseils et de fausses informations à la population, on peut causer des décès. Par exemple, propager une information selon laquelle le fait de se gargariser la gorge avec de l’eau tiède et salée empêcherait l’entrée du virus, ou encore sur les tests PCR, cela risque de mener des gens vers les lits de réanimation et même les décès.

On combat le virus en essayant de freiner sa propagation, on doit faire de même pour les fake news. Ce n’est pas le rôle exclusif des gouvernements, mais aussi des médias et des professionnels de la santé. Il faut immuniser et vacciner la population contre les rumeurs, en expliquant, en exposant les données, les études et l’évolution de la situation, tout en fournissant des explications de manière régulière. Si la population est avisée, elle est immunisée contre les fake news.

Quand est-ce qu’on pourrait atteindre l’immunité collective?
C’est une question un peu délicate et la réponse est assez compliquée. Je m’explique. L’immunité collective, c’est quand nous avons 70% de la population vaccinés, ce qui empêche le virus de circuler. Ces personnes protègent donc les 30% qui ne le sont pas, à cause, notamment, de leur état de santé. Ce pourcentage varie selon le R0 de l’agent infectieux. Avec la souche classique, le R0 était de 3, ce qui veut dire qu’une personne infectée peut infecter trois personnes en moyenne.

Avec le variant Delta, ce R0 a atteint 8. Avec ce risque, pour atteindre une immunité collective, il faut une immunité de 85 à 90% de la population, soit près de la totalité des Marocains. En plus, avec le variant Delta, même les personnes vaccinées peuvent être infectées, certes avec un risque 10 fois moindre de faire des formes graves. Le seul moyen pour qu’une personne soit protégée, c’est qu’elle soit donc vaccinée.

La barrière immunologique de l’immunité collective est aujourd’hui remise en cause avec le variant Delta. Maintenant, même si on vaccine tout le monde au Maroc, si d’autres variants voient le jour ailleurs dans le monde, on risque de les importer au pays et de relancer la pandémie. On ne peut revenir à une vie normale qu’après la fin de la pandémie à l’échelle planétaire. En attendant, on peut revenir à une vie presque normale avec plus de liberté et de circulation, mais à condition de vacciner une grande partie de la population.