Tarik El Malki : "la gestion de la crise de COVID-19 a montré que notre pays ne manque pas d'atouts"

A l’instar de nombreuses institutions nationales et internationales, le Centre marocain de conjoncture a revu à la baisse ses prévisions de croissance de l’économie marocaine pour l’année en cours, pandémie oblige. Le directeur de l’ISCAE Rabat et analyste, Tarik El Malki, en fait l’analyse.

Dans un document publié le 23 mars, vous prévoyez une croissance de l’économie marocaine de 0,8% pour l’année en cours. N’est-ce pas un peu optimiste, tandis que certains observateurs président une récession ?
Tarik El Malki : Depuis quelques mois, l’humanité affronte ce qui est certainement l’une des pires catastrophes qu’elle ait eue à affronter depuis la Seconde Guerre mondiale. La pandémie mondiale liée à la propagation rapide du coronavirus, aussi brutale qu’inattendue, s’est déclenchée en Chine en décembre 2019 entraînant un nombre important de décès et un confinement total d’une partie de son territoire avant de frapper ensuite bon nombre de pays de la zone euro comme la France, l’Espagne et l’Italie, les obligeant à prendre à leur tour des mesures fortes pour essayer d’endiguer la propagation du virus. Aujourd’hui ce sont plus de 170 pays qui sont touchés dans le monde. S’agissant du Maroc, notre économie va bien évidemment être impactée sérieusement de par notre ouverture et nos interdépendances avec le monde extérieur. De plus, elle se trouve soumise à une double crise liée, d’une part à la contre-performance du secteur agricole à cause du sérieux déficit pluviométrique constaté au cours des derniers mois, et d’autre part les effets dévastateurs du coronavirus. Ainsi, les hypothèses qui ont servi à l’établissement des prévisions exploratoires pour l’économie marocaine sont conditionnées bien évidemment par les développements rapides et malheureux des évènements. Ces prévisions peuvent par conséquent être revues à la baisse en fonction de l’apparition de nouveaux paramètres, comme la prolongation de la durée du confinement et l’aggravation de la crise sanitaire. Elles demeurent donc assez fragiles et sujettes à des changements.

Quelle est, d’après vous, la prévision la plus réaliste?
Tarik El Malki : L’hypothèse centrale considère que la crise sanitaire prendrait fin au milieu de l’année et que la reprise de l’activité économique se ferait de manière progressive sans à-coups. La seconde hypothèse est relative à la campagne agricole 2019-2020 qui, sécheresse oblige, produirait un affaissement notable de la production céréalière qui ne dépasserait guère les 40 millions de quintaux. La troisième hypothèse est relative à la baisse du taux directeur de Bank Al-Maghrib (BAM) d’un quart de point et qui ne produirait aucun effet immédiat sur l’économie réelle. Par contre la politique budgétaire largement accommodante initiée par la création du Fonds spécial de gestion de la pandémie du coronavirus conjuguée avec la solidarité réelle et active des Marocains pourraient bien éviter la faillite à bon nombre d’entreprises et sauver des emplois. Les autres hypothèses qui se trouvent derrière ce scénario tablent sur un redressement du prix du pétrole au milieu de l’année pour se stabiliser autour de 50 dollars environ, après la forte chute qu’il a accusée récemment en se retrouvant sous la barre des 30 dollars. Ce scénario prévisionnel suppose également que l’inflation reste contenue à un niveau assez bas. A la lumière de l’ensemble de ces hypothèses qui peuvent effectivement paraître relativement optimistes mais soutenables au regard des informations disponibles, la configuration des prévisions sectorielles retenues a permis de dégager un taux de croissance projeté du PIB d’environ 0,8% pour l’exercice 2020.

Vous avez fait mention de la mise en place du Fonds spécial pour la gestion de la pandémie. Quelle évaluation faitesvous justement des mesures prises pour l’heure par les autorités pour résorber les effets de la crise du coronavirus ?
Tarik El Malki : Sur le plan économique et social, je considère que les pouvoirs publics ont, depuis le début, pris la pleine mesure de cette crise en tentant de circonscrire son impact. A ce titre, il convient de saluer l’action menée par le ministre de l’Economie et des Finances (MEF) à travers les mesures destinées à sauver le tissu des TPE/PME et à soutenir le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables, fortement mis à mal en cette période de crise. Aussi, la principale et plus importante mesure à mes yeux est la création, sous l’impulsion de Sa Majesté le roi Mohammed VI, du fonds de soutien de lutte anti-corona, qui a dépassé à ce jour les 25 milliards de dirhams. Ce qui fait du Maroc le quatrième pays au monde dans la lutte contre la pandémie en termes de dépenses allouées rapportées au PIB. Ensuite, la réponse du gouvernement s’est faite de manière incrémentale, à travers les décisions prises par le Comité de veille économique (CVE), créé à cet effet et dirigé par le MEF. En ce qui me concerne, je préconise d’accompagner ces mesures sociales par d’autres types de mesures telles que les aides alimentaires directes pour les plus démunis, le rationnement alimentaire ou encore le plafonnement des prix des aliments de base, la prise en charge des dépenses en eau et électricité pour les ménages les plus précaires, ou bien encore le report des échéances des charges locatives sans majoration.

Vous avez été l’auteur il y a quelques semaines de cela, dans le cadre du débat relatif au nouveau modèle de développement, d’un ouvrage discutant des différentes voies susceptibles d’être empruntées par le Maroc afin d’émerger. Que nous apprend à votre avis l’actuelle crise, et change-t-elle quelque chose au fondement du débat?
Tarik El Malki : Tout d’abord, cette crise mondiale, qui n’est plus uniquement une pandémie, et qui est d’une ampleur et d’une brutalité sans précédent en termes de pertes de vies humaines, de dégâts économiques et sociaux, doit nous appeler tous à davantage d’humilité et de modestie dans l’analyse et le commentaire. En effet, cette crise bouleverse nos modes de vie, nos relations sociales et remet en cause nombre d’idées reçues et de certitudes. Assurément, un monde nouveau est progressivement en train de se dessiner sous nos yeux dont nul ne peut dessiner aujourd’hui les contours. Ce qui est certain c’est que nous vivrons plusieurs changements majeurs de paradigme; et cela à plusieurs niveaux.

Le Maroc n’est pas en reste dans la mesure où nous sommes appelés à revisiter notre modèle de développement, à travers ses multiples composantes. La gestion de cette crise a montré que notre pays ne manque pas d’atouts: une forte capacité d’anticipation et de réactivité de la part de l’Etat et des mesures de réponse à la crise fortes et ciblées; conjuguée à une prise de conscience de la part de la population de la sévérité de cette crise, ce qui s’est traduit par des élans de solidarité massifs, un fort degré de responsabilité et le raffermissement du sentiment d’appartenance à la Nation. L’ensemble de ces éléments, me semblet- il, agrégés ensemble à travers des politiques publiques adaptées et l’émergence d’une nouvelle forme de citoyenneté pourra constituer l’ossature de notre futur modèle de développement.


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