Tajeddine Elhosseini: "Il ne faut pas limiter l'accord Maroc-USA-Israël au seul dossier du Sahara"

Entretien avec Tajeddine Elhosseini, professeur à l’université Mohammed V de Rabat

Professeur des relations internationales, Tajeddine Elhosseini considère que l’accord tripartite Maroc- USA-Israël, du 22 décembre 2020, a créé une nouvelle donne géopolitique et permis au Maroc de se positionner comme une puissance incontournable dans le Sud-Ouest de la Méditerranée.

Le 22 décembre 2020, il y a eu la signature à Rabat de l’accord tripartite entre le Maroc, les USA et Israël après que Donald Trump, alors président US, ait reconnu, le 10 du même mois, la marocanité du Sahara. Quelle lecture en faites-vous, un an après?
D’abord, il y a un point essentiel sur lequel je me dois d’insister et de clarifier. Il n’y a pas de lien direct à faire entre la proclamation, le 10 décembre 2020, par le président américain Donald Trump de la marocanité du Sahara et les accords d’Abraham signés à Rabat, le 22 décembre, soit douze jours après. La reconnaissance américaine de manière claire et sans équivoque de la marocanité du Sahara a permis de consolider davantage la position marocaine au sujet de l’intégrité territoriale du Royaume, c’est indéniable. Mais il n’y a pas de lien direct avec les relations entre le Maroc et Israël.

Dois-je vous rappeler qu’entre le Maroc et Israël, il y avait des relations diplomatiques depuis 1994 avec des bureaux de liaisons, marocain à Tel Aviv et israélien à Rabat? L’ouverture des bureaux de liaison a été faite dans un contexte marqué par les accords d’Oslo entre Palestiniens et Israéliens et la dynamique de paix enclenchée à cette époque-là. Mais, en octobre 2000, suite à la répression féroce menée par l’armée israélienne contre les Palestiniens qui avaient déclenché une deuxième Intifada, le Maroc, a condamné le plus fermement au monde la politique israélienne et a décidé de rompre les relations bilatérales.

Oui, mais dès la signature des accords d’Abraham, ou accord tripartite, le Maroc a été accusé d’avoir monnayé la reconnaissance de la marocanité du Sahara contre le rétablissement des relations avec Israël…
Le Maroc ne peut pas être plus palestinien que les Palestiniens eux-mêmes. Ces derniers négocient et demandent à négocier avec les Israéliens, pourquoi pas alors le Maroc ou je ne sais quel autre pays? Ceci, d’une part, d’autre part, le Maroc pouvait négocier secrètement des accords avec Israël sur plusieurs sujets, dont le renseignement ou l’armement. Mais il a préféré le faire de manière officielle, publique si je peux me permettre l’expression. Je vous rappelle que le 22 décembre 2020, dans la soirée, et juste après la signature des accords, S.M. le Roi s’est entretenu avec Mahmoud Abbas, le président palestinien.

Il lui a réitéré les engagements de toujours du Royaume aux côtés des Palestiniens et qu’aucun accord ne peut se faire avec Israël s’il porte atteinte aux droits historiques du peuple palestinien à avoir son Etat indépendant, viable avec Al Qods-Est comme capitale. D’ailleurs, le Maroc le répète toujours: le rétablissement des relations avec Israël ne peut aller vers une véritable normalisation sans qu’il y ait une avancée notable sur le dossier palestinien. Autant dire que la concrétisation complète des accords d’Abraham reste au conditionnel. Pour ce qui est du Sahara marocain, l’intégrité de tout Etat prime sur tout le reste. Le Maroc est en droit de consolider ses positions par tous les moyens possibles. Mais il ne faut pas limiter l’accord tripartite Maroc- USA-Israël à ce seul dossier du Sahara.

Pouvez-vous être plus explicite?
Depuis deux ans, voire plus, les dirigeants algériens, surtout avec le président actuel, Abdelmajid Tebboune, multiplient les menaces en direction du Maroc. M. Tebboune a même déclaré en guise de mise en garde adressée à notre pays que l’équilibre des forces militaires est largement en faveur de l’Algérie. Son ministre de la défense actuel, Saïd Chengriha, est même allé jusqu’à organiser, il y a quelques mois, des manoeuvres militaires à la frontière avec le Maroc. L’Algérie est le pays africain qui s’arme le plus ces dernières années. Et quand des journalistes ont posé la question à ce sujet au général Chengriha, il a tout simplement répondu que ces armes servent à lutter contre le terrorisme et à combattre l’ennemi classique.

Un surarmement algérien qui a créé un certain déséquilibre militaire entre le Maroc et l’Algérie. Notre pays a donc choisi cette nouvelle alliance avec les USA et Israël pour rééquilibrer la situation. D’ailleurs ces derniers mois, le discours menaçant d’Alger a cédé la place à un discours victimaire, à savoir qu’Alger est visé par le Maroc et Israël… Cet équilibre régional qui s’est réinstallé est un grand acquis pour le Maroc suite à la signature de l’accord tripartite.

Notre pays peut se doter de la technologie et des armées israéliennes, il a pu signer des contrats avec les USA pour des chasseurs F16 dernier cri et les Emirats arabes unis, eux-mêmes ayant signé des accords similaires avec Israël et les USA, vont livrer des avions de chasse au Maroc… J’ajoute aussi que depuis la signature des accords tripartites, le Maroc est devenu un acteur régional de poids, certains milieux le qualifient déjà de Turquie du Sud Ouest de la Méditerranée. La position ferme du Maroc vis-à-vis de l’Espagne et de l’Allemagne est un exemple édifiant de ce repositionnement …

Justement, tous les spécialistes ont relevé que la position du Maroc vis-à-vis de l’Espagne et de l’Allemagne, entre autres grandes puissances européennes, a été marquée par une sorte de fermeté inhabituelle…
Il faut savoir qu’il y a un an, tout le monde croyait que l’accord tripartite allait rester lettre morte. Or, sur le terrain, l’accord a connu un début de mise en oeuvre remarquable. De ce fait, le Maroc dérange. Il se sent plus fort. Il est devenu un pays avec lequel les Européens doivent compter.

En janvier 2020, l’Allemagne narguait le Maroc et l’ancienne chancelière n’a même pas daigné l’inviter à la première réunion qu’elle a organisée à Berlin sur la crise libyenne, alors que notre pays menait des mois durant une intermédiation entre les diverses factions libyennes couronnée par les accords de Skhirat de 2015. Par contraste, le communiqué des Affaires étrangères allemand du lundi 13 décembre salue le rôle du Maroc dans la recherche de solution à la crise libyenne et parle du Royaume comme un partenaire important pour l’Allemagne.

L’Espagne, elle aussi, a commencé à changer d’attitude et à chaque fois depuis quelques semaines, les dirigeants ibériques multiplient les messages d’apaisement en direction du Maroc. La donne géopolitique a véritablement changé, en un an, dans l’Ouest de la Méditerranée avec un rôle plus important du Maroc.