Tahar Saadoun, père de Brahim Saâdoun, se confie à Maroc Hebdo

"Mon fils ne peut en aucun cas être considéré comme mercenaire"

Pour Tahar Saadoun, son fils a pu intégrer l’armée ukrainienne après avoir acquis la nationalité de ce pays. Mais n’a jamais renié sa nationalité marocaine.

D’abord, comment est votre vie depuis l’arrestation et surtout la condamnation à mort de votre fils Brahim dans le Donetsk, région où la guerre entre la Russie et l’Ukraine fait rage?
Si je peux résumer ce que nous vivons en un mot je dirais que c’est un vrai cauchemar. Il n’y a pas d’autres mot ou expression pour le dire. Mais cela ne nous empêche pas d’agir et de faire tout ce que nous pouvons, remuer ciel et terre pour sauver notre fils.

Votre fils justement a été condamné à la peine capitale en tant que mercenaire…
Il faut que les choses soient claires: Mon fils, Brahim, n’est pas un mercenaire. C’est un militaire ukrainien et a été arrêté, quelques semaines avant sa condamnation, alors qu’il portait l’uniforme de l’armée ukrainienne. Pour nous, Brahim est un prisonnier de guerre et doit être traité en conséquence, conformément aux conventions internationales en la matière.

Depuis quand votre fils a-t-il acquis la nationalité ukrainienne?
Après son baccalauréat scientifique à Casablanca, il est allé en 2019 en Ukraine pour poursuivre ses études supérieures, à Kiev, dans le domaine de l’aérospatial. Une année plus tard, il a pu avoir la nationalité ukrainienne et a rejoint par la suite l’armée de ce pays. C’était son choix qu’il a toujours assumé, il percevait l’équivalent de dix mille dirhams par mois. Il ne peut en aucun cas être considéré comme mercenaire.

Comment a-t-il pu avoir la nationalité ukrainienne en un an de résidence dans le pays alors qu’il en faut normalement cinq ans ou trois ans en cas de mariage avec un Ukrainien?
Pour pouvoir s’inscrire dans l’institut de Kiev des études aéropspatiales, qui est une émanation de l’Occident, un étudiant étranger se doit de demander la nationalité ukrainienne. Pour cela, la procédure est plus rapide.Une fois la nationalité acquise, Brahim a pu intégrer l’armée de ce pays.

Sur sa page Facebook, il y a des posts où il se disait non musulman, voire qu’il est agnostique…
Quelques jours après son arrestation, son compte Facebook a subi des modifications de contenus assez spectaculaires. Des contenus y ont été ajoutés Comme celui dont vous parlez. La réalité est tout autre: Brahim a toujours été un musulman respectueux des préceptes de l’Islam comme il a été respectueux des autres religions monothéistes. Ce sont ceux qui le détiennent à Donetsk qui ont fomenté ce genre d’histoire et ont fait campagne contre lui auprès de la communauté musulmane de la région, notamment les Tchétchènes, pour le discréditer et bloquer toute possibilité de solidarité avec lui. Il y a même des photos où on le voit avec des tatouages au cou, historie de dire qu’il est adepte des rites sataniques ou d’autres où on voit ses ongles peints en couleurs… Or, ce sont des photos truquées. J’ai les originaux de certaines de ces photos…

Depuis sa condamnation, qu’avez-vous fait?
La première des choses sur laquelle il fallait se concentrer, c’est faire appel de ce jugement. Une avocate de Donetsk a pris le dossier en main et a interjeté appel. On attend maintenant que la date du procès en appel soit fixée et notre espoir est grand de voir ce cauchemar prendre fin.

Parallèlement à cela, quelles initiatives avez-vous entreprises? Avez-vous contacté les autorités marocaines?
Nous avons surtout contacté les ONG marocaines des droits de l’Homme. Lesquelles ont été très réceptives et chacune selon ses moyens a entamé les démarches qu’elle juge opportunes. Nous avons saisi les ONG internationales, comme Amnesty, et l’ensemble du réseau mondial contre la peine capitale. A travers ce tissu associatif, nous espérons faire pression sur ceux qui ont jugé mon fils pour les faire revenir sur leur décision.

Pour le gouvernement marocain, je suis vraiment déçu. Le communiqué publié sous forme de déclarations de sources diplomatiques marocaines signifie que le gouvernement s’en lave les mains. Certes mon fils a eu la nationalité ukrainienne, mais il reste toujours marocain et n’a pas renié sa nationalité d’origine. J’ai été dans la Gendarmerie royale, j’ai défendu les armes à la main l’intégrité territoriale du pays, quand j’étais affecté dans le Sud, je ne vais pas dresser des lettres quémandant l’aide du ministère des Affaires étrangères… S’il arrive que mon fils soit exécuté, c’est parce que Dieu en a décidé ainsi, mais j’aurais aimé que les autorités marocaines soient plus réactives à l’égard de ce genre de cas. Il y va de l’image du pays et de son prestige.

Avez-vous pu entrer en contact avec Brahim?
Brahim est arrêté dans une région en proie à une guerre sans merci. Il est donc impossible d’entrer en contact avec lui d’autant plus que voyager sur place est également impossible. Nous avons saisi la Croix Rouge, qui reste notre interlocuteur pour avoir des nouvelles de notre fils.