Entretien exclusif avec Tahar Benjelloun, écrivain

Interview exclusive : Tahar Ben Jelloun se confesse


Dans la semaine qui avait suivi le raid du 7 octobre 2023 du Hamas en Israël, vous aviez publié dans l’hebdomadaire français «Le Point» une tribune qui vous a valu une assez grande controverse dans le monde arabe et sur laquelle vous vous êtes à plusieurs reprises vousmêmes expliqué depuis lors, dans la mesure où on vous avait taxé de faire le lit de la propagande israélienne. Si vous aviez l’occasion de revenir en arrière, referiez-vous le même texte?
Je n’imaginais pas que cette chronique, écrite sous le coup de l’émotion, allait provoquer un tollé de réactions violentes et souvent diffamatoires. J’exprimais le point de vue d’un citoyen qui a de tout temps milité pour la cause palestinienne et qui a dénoncé la politique du Hamas, un parti manipulé par l’Iran et qui a choisi l’islam pour lutter contre l’occupation et la colonisation de la Palestine. En s’attaquant de la sorte à Israël, il a fait une “déclaration de guerre” que la population gazaouie est en train de payer sous les bombardements cruels israéliens. Le Hamas savait pertinemment, en attaquant Israël, qu’il allait entraîner des représailles dont les populations civiles allaient être les victimes. Nous sommes à ce jour à plus de 10.000 morts.

La question qu’on doit se poser: était-ce nécessaire de donner à Israël une occasion de se venger, sachant que lorsque cet État se venge, il le fait sans pitié? Certes, le coup du Hamas a impressionné le monde entier, dans le mauvais sens. Pour la première fois, Israël subit une défaite importante. En même temps, les représailles ont suscité un tel émoi dans le monde que cela a réveillé la cause palestinienne, devenue aujourd’hui incontournable, représentant en quelque sorte le Sud qui refuse les humiliations, l’occupation et la colonisation. Si c’était à refaire, j’aurais nuancé mon texte et surtout rappelé que cette terrible violence du 7 octobre vient de loin, vient de la manière dont Israël traite les Gazaouis depuis plus de 15 ans. Je rappelle au passage, pour ceux qui admirent le Hamas, que ce parti est contre la cause sacrée marocaine, qu’il soutient et même entraîne les séparatistes du Polisario avec l’argent de l’Iran et de l’Algérie. Une vidéo circule où l’on voit le chef de ce parti célébrer le Polisario et applaudir sa lutte contre le Maroc.

En mettant davantage en avant l’attaque du Hamas que le contexte d’exactions israéliennes à l’égard des Palestiniens, n’y avait-il tout de même pas chez vous une crainte de vous voir accusé de justifier ce qui pour vous, vous l’avez écrit, «n’a aucune excuse ni justification»?
J’ai bien sûr évoqué le contexte historique, j’ai parlé de l’embargo, des humiliations, etc. Mais, quand on fait la guerre, on essaie de mettre à l’abri les populations civiles, or, le Hamas a déclenché les hostilités guerrières sans protéger les Gazaouis.

Que vous inspire la situation actuelle dans la bande de Gaza?
La situation actuelle -nous sommes le 14 novembre 2023- est catastrophique. L’hôpital Al-Chifa, est bombardé, privé d’électricité et d’eau pour faire les opérations sur les milliers de blessés. Israël occupe le nord de Gaza. Les populations ne savent où aller. Et les bombes leur tombent dessus, faisant chaque jour des centaines de victimes. On sait que le cabinet de crise installé par Netanyahou est divisé sur la stratégie actuelle. On sait aussi que Netanyahou fait tout pour n’accepter ni le cessez-le-feu ni la négociation, parce qu’il en ira de son propre destin, vu que, lorsqu’il ne sera plus au pouvoir, il aura à affronter la justice pour des problèmes de corruption. Pour le moment, il continue de larguer des bombes qui font des centaines de morts dont beaucoup d’enfants. Ce sont des crimes contre l’humanité. La situation actuelle est simplement tragique. Heureusement que la cause palestinienne est défendue aujourd’hui par des manifestations importantes partout dans le monde et pas uniquement dans le monde arabe. Je me suis lourdement trompé en annonçant qu’elle a été assassinée par le Hamas.

La paix au Proche-Orient, est-ce quelque chose à quoi on peut toujours croire, selon vous?
De quelle paix parle-t-on? La fin de la colonisation; la fin de l’occupation, le retour aux frontières de 1967; tout cela est physiquement impossible. La Palestine a perdu la plus grande partie de son territoire. La carte actuelle ressemble à un gruyère plein de trous. La paix sera difficile et d’abord et avant toute chose, il faut que les Palestiniens s’unissent et présentent un front uni face à Israël. Ensuite, il faut qu’en Israël, il y ait un homme de la trempe d’un Itzhak Rabin (ancien premier ministre israélien, ndlr), capable de faire la paix, de renoncer à la colonisation, de sortir des colons des villages qu’ils occupent. Je ne vois pas en ce moment un tel homme apparaître sur ce champ de ruines. Comment trouvez-vous la position du

Maroc par rapport aux événements en cours depuis l’attaque du Hamas?
Le Maroc a toujours soutenu la cause palestinienne. Je me souviens des taxes imposées par feu Hassan II sur le tabac et les billets d’entrée au cinéma. La Palestine est dans le coeur de tous les Marocains. Même quand, en décembre 2020, le Maroc a signé les accords d’Abraham, le peuple marocain n’a pas protesté ou très peu si on tient compte de la position du PJD. Aujourd’hui, le Maroc a envoyé des aides sur le plan humanitaire. Il doit probablement travailler dans la diplomatie pour parvenir à un cessez-le-feu. Les manifestations dans la plupart des villes ont été un signe de soutien et d’amitié pour le peuple palestinien. Il n’y a là-dessus aucune ambiguïté.

Dans le contexte actuel, pensez-vous que le Maroc devrait poursuivre son adhésion aux accords d’Abraham?
Les accords d’Abraham sont ce qu’ils sont; on ne reviendra pas là-dessus. Le Maroc n’a jamais renoncé à son soutien à la cause palestinienne et Sa Majesté, en tant que président du Comité Al-Qods, n’a rien cédé de ce soutien. Peut-être que les pays de la région auront quelque difficulté avec ces accords; ils sont proches géographiquement du conflit. Nous, nous sommes proches par notre soutien et loin par la géographie. N’oublions pas que le Hamas a fait son attaque au moment où l’Arabie saoudite était en train de négocier avec Israël pour ces mêmes accords. A présent, on voit mal la possibilité d’un rapprochement, car la barbarie de la vengeance israélienne a été et continue d’être intolérable. Ce sont des “crimes de guerre”, comme l’a souligné le secrétaire général de l’ONU.

Depuis le Maroc, on a l’impression que le traitement de la guerre entre Israël et le Hamas dans les milieux français est hystérique, avec beaucoup de raccourcis, beaucoup de récupération aussi, sans doute. Quel est votre ressenti à vous, à ce niveau?
En France, il y a, depuis toujours, deux poids deux mesures quand il s’agit de la Palestine. Les médias sont totalement acquis aux thèses du sionisme. La France avait commencé par interdire les manifestations pour soutenir les Palestiniens sous les bombes et faisait payer 135 euros à chaque manifestant qui bravait l’interdiction. Elle a permis une seule manifestation pour la Palestine. En France, il y a un antisémitisme qui se développe; il est le fait de quelques voyous de l’extrême droite. Il y a là une vieille tradition antisémite. Cela influe sur la manière dont le conflit est traité par les médias.

Un acteur français en particulier s’est beaucoup distingué au cours des dernières semaines, à savoir le président Emmanuel Macron. Tantôt «à fond», si l’on puit dire, derrière Israël, s’y rendait personnellement le 24 octobre 2023 pour y «apporter de la solidarité», selon ses propres propos. Tantôt un peu plus nuancé, avec notamment son appel du 10 novembre 2023 en faveur d’un cessezle- feu à Gaza. Une nouvelle limite du «en même temps» du locataire de l’Elysée?
Pour une fois, Macron a révisé sa position et a réclamé un cessez-le-feu, ce qui a fâché Netanyahou. Au début, il s’était rendu en Israël et a condamné avec des mots forts l’attaque du 7 octobre.

Dans l’extrême couchant du monde arabe, en l’occurrence au Maghreb, la politique de Macron n’a pas vraiment été une franche réussite, puisque, comme vous le savez, la France est désormais fâchée aussi bien avec le Maroc qu’avec l’Algérie, les deux grandes puissances de la région. Que faudrait-il faire, selon vous, pour rectifier le tir?
Je l’ai souvent dit: Macron, contrairement à ses prédécesseurs, n’a pas de sensibilité maghrébine. Il a pensé, en arrivant au pouvoir, assainir la situation avec l’Algérie. Il a sacrifié le Maroc en espérant que l’Algérie allait se réconcilier avec la France. Il paraît qu’il commence à comprendre que l’Algérie ne lui donnera rien et qu’elle continuera à exploiter ce qu’il a appelé “la rente mémorielle”. Peut-être qu’un dégel a commencé entre le Maroc et la France. On le doit, du côté français, à Christophe Lecourtier, excellent ambassadeur de France à Rabat. C’est un homme de grande sensibilité pour notre pays, sa culture, ses traditions, et qui a travaillé pour un dégel entre les deux pays. La nomination de Mme Sitaïl à Paris est une bonne chose. Cette jeune femme est dynamique et est capable de faire beaucoup pour rétablir les bonnes relations entre les deux pays.

Le 31 mai 2023 sur la chaîne israélienne «I24», vous aviez assuré que Macron avait manqué «de respect au roi du Maroc», mais sans vouloir vous épancher davantage à ce propos. Pourriez-vous expliquer ce qui s’est exactement passé?
Je ne vais pas revenir sur cet aspect. Surtout en ce moment où les choses semblent s’arranger.

Que représente aujourd’hui pour vous le fait d’être un écrivain marocain d’expression française?
Je suis écrivain. J’écris en français et je suis traduit dans plusieurs langues. Certains de mes livres ont atteint le chiffre de 47 langues et de 160 pays. Alors, je me définis comme un Marocain qui écrit en français et qu’on peut lire dans plusieurs langues. De cela je suis fier.

Le 5 octobre 2023, vous avez été l’auteur chez Plon d’un «Dictionnaire amoureux du Maroc». Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre?
J’ai été heureux d’avoir rejoint la longue liste des dictionnaires amoureux. Il manquait le Maroc. Je l’ai fait avec plaisir et humour. C’est un portrait aussi bien du Maroc que de moi-même. C’est un livre particulier. On peut l’ouvrir n’importe où et le lire. C’est un dictionnaire méchamment amoureux. Je dis ce qui ne va pas dans notre pays (la corruption, l’hypocrisie, le manque de sérieux, etc.) et je célèbre ce que j’aime, ses artistes, ses créateurs, ses villes, ses traditions. J’ai consacré à Sa Majesté un portrait qui m’a demandé du travail. C’est un dictionnaire intemporel et qui, en même temps, rend inutiles les guides touristiques.

Dans votre livre, vous écrivez notamment ceci: «J’aime mon pays. Plus je voyage dans le monde, plus je l’aime. Chaque fois que je me trouve dans un pays lointain et accueillant, je me pose la question de savoir si je pourrais y vivre. Pas besoin de réfléchir. C’est non.» Pourrait- on dire que l’exil aura été nécessaire pour vous pour réaliser l’importance que revêt le Maroc dans votre coeur?
Je ne me suis jamais senti exilé. J’ai toujours entretenu avec mon pays un lien très fort; je ne peux pas passer plus de trois mois sans y aller. J’ai besoin d’y vivre; j’y passe plus de quatre mois par an. Et le fait de s’en éloigner physiquement, me permet de mieux l’aimer et de le critiquer. La distance est un bon guide.

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