Tabac dans les espaces publics : La loi réduite en fumée


En dépit de la législation qui interdit, en principe, de se livrer aux “plaisirs” tabagiques dans les endroits fréquentés par tous, des millions de Marocains l’ignorent superbement. Avec un coût sanitaire pour tout le monde, y compris ceux qui ne consomment pas de cigarettes.

Un brouillard de fumée, un air ambiant qui ne charrie que du tabac, le tout couplé à une mauvaise aération… Voilà le lot journalier de nocivité intense dans laquelle s’affaire Rachid, 43 ans, serveur dans un café dans le centreville de Rabat. Il est épuisé et se sent malade, consulte souvent chez le médecin à force d’avoir, des années durant, ingéré cet air impur. “Je ne fume pas, mais j’ai l’habitude désormais. Cela fait partie de mon quotidien. On n’a pas le choix. Ici, personne ne respecte l’interdiction de fumer”, dit-il, avec dépit.

Rachid n’est pas un cas isolé, tant s’en faut. Ils sont des millions de Marocains, jeunes, enfants, adultes, hommes et femmes à subir cette intoxication dès lors qu’ils sortent prendre un café entre amis ou encore suivre un match de football. Un cocktail irrespirable fait de nicotine, monoxyde de carbone, oxyde d’azote et d’autres produits toxiques qui accompagnent dans leur quotidien nos concitoyens, au mépris de leur santé publique. Et sans que cela n’émeuve, du moins c’est ce que l’on comprend, les gouvernements successifs.

Bien que promulguée voilà plus de trois décennies, à savoir le 26 juin 1995, la loi 15- 91 relative à l’interdiction de fumer et de faire de la publicité et de la propagande en faveur du tabac dans certains lieux publics demeure, en effet, une coquille vide. Et pour cause: les décrets d’applications, nécessaires pour sa mise en oeuvre effective, n’ont jamais suivi. “Cela freine l’effectivité de la loi”, nous indique Me Yassine Assila, avocat basé à Casablanca, que Maroc Hebdo a joint pour le besoin de cet article. Parmi les mesures que prévoit la loi 15-91, une amende de 10 à 50 dirhams pour toute personne qui fume du tabac ou des produits dérivés dans les endroits accueillant du public.

Également contacté par Maroc Hebdo, le président de l’Association nationale de lutte contre le tabagisme et des drogues, El Hassan El Baghdadi, estime que “le gouvernement se dérobe à ses responsabilités”, en assurant avoir subi des pressions à chaque fois qu’il se prononçait sur le sujet de l’interdiction du tabac dans les espaces publics. “Avec mon association, nous n’avons eu de cesse d’alerter sur cette problématique. La consommation du tabac détruit déjà notre jeunesse, c’est un fait. Sans parler des fumeurs passifs, qui se retrouvent pris en étau dans des colonnes de fumée, alors qu’ils ont simplement fait le choix d’un moment de détente. C’est extrêmement dangereux pour la santé de notre population”, se désole M. El Baghdadi.

Mesures spécifiques
Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le tabagisme au Maroc serait responsable de 8% de la mortalité, principalement liée aux maladies cardiorespiratoires et aux cancers. 18.5% des cas de cancer enregistrés seraient liés au tabac, tous sexes confondus ainsi que 35.4% des cancers chez l’homme. Lancé en novembre 2020, le deuxième plan national de prévention et de contrôle du cancer 2020-2029 prévoit des mesures spécifiques pour lutter contre le tabagisme, notamment le renforcement du volet législatif et règlementaire comme levier indispensable à la mise en application des dispositions qui encadrent la consommation du tabac dans les endroits collectifs.

Au niveau du ministère de la Santé, on semble en fait bien conscient du fait que “la mise en application de la loi interdisant de fumer dans les lieux publics aura un impact très positif sur la santé mentale et physique des Marocains”, comme nous le confie une source autorisée, selon qui un vrai sentiment d’amertume et d’impuissance emplirait les professionnels de la santé eu égard à la non-application de la loi 15-91, mais sans vouloir entrer dans les raisons et les “considérations politiques” qui expliqueraient cet état de fait.

Recettes fiscales
Selon le député PPS (Parti du progrès et du socialisme) dans la circonscription d’Agadir Ida Outanane, Hassan Oumribte, le tout découlerait “des pressions manifestes de la part des lobbies du tabac, mais aussi des professionnels de la restauration afin de barrer la route aux décrets d’application de la loi 15-91”. Le secrétaire général de la Fédération marocaine des cafés et de la restauration rapide, Mohamed Abdelfadel, a, toutefois, assuré que lesdits professionnels étaient “tout-à-fait disposés à faire appliquer la loi”. “C’est devenu aujourd’hui une tendance de ménager des espaces non-fumeurs pour notre clientèle”, a-t-il même étayé, en en profitant, au passage, pour égratigner les établissement qui proposent de la chicha, qui, en plus, opèrent dans l’illégalité.

Contactée par Maroc Hebdo pour réagir aux accusations de pression et de lobbying qu’exerceraient les grandes entreprises de tabac en vue de maintenir le statuquo, la Société marocaine des tabacs (SMT) n’a, pour sa part, pas donné suite à nos sollicitations. Enfin, d’autres sources que nous avons consultées ont tenu à rappeler qu’avec des recettes fiscales générées par le tabac de 12 à 13 milliards de dirhams (MMDH) annuellement, l’État y gagnait lui aussi au change, financièrement s’entend. Mais pas donc les contribuables, qu’ils s’appellent Rachid ou autre.

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