LE SYSTÈME DE SANTÉ MIS À NU

La pandémie de Covid-19 est venue rappeler à tous l’urgence qu’il y a à réformer le secteur de la santé. Défaillant, inefficace, le système de santé décrié.

S’il est un secteur dont la fondamentalité a été mise en évidence au cours de cette pandémie de Covid- 19 qui frappe le monde depuis la fin de l’automne, c’est bien sûr la santé. Et le Maroc, dont le système de santé est depuis toujours décrié en raison de sa défaillance et de son manque criant d’efficacité, n’échappe naturellement pas à ce constat. C’est ainsi que les pouvoirs publics ont particulièrement mis l’accent, tout au long de ces quatre derniers mois où ils ont été aux prises avec la Covid-19, sur l’importance de développer ce système et d’en faire un atout plutôt qu’un boulet. Dans son message lu le 22 juin par le ministre du Travail et de l’Insertion professionnelle, Mohamed Amakraz, à la tribune de la Chambre des représentants, le ministre de la Santé, Khalid Aït Taleb, a, dans ce sillage, indiqué que “le système de santé au Maroc ne sera pas le même après la pandémie”.

Gérer le Covid 19
Mais quel crédit donner à ces déclarations? Car il faut rappeler que depuis de nombreuses années déjà, les plans de réforme se suivent et, pour l’heure, ne portent pas encore les fruits espérés. Un énième plan est d’ailleurs en cours depuis le 19 avril 2018 et vise, à l’horizon 2025, à organiser et développer l’offre de soins, à renforcer les programmes nationaux de santé et de lutte contre les maladies et à améliorer la gouvernance et l’optimisation de l’allocation et de l’utilisation des ressources.

Son adoption est, certes, à saluer, dans la mesure où Anas Doukkali, le ministre de tutelle qui en avait été à l’origine, a ainsi voulu ne pas laisser sans suite les rapports à charge faits notamment par la Cour des comptes à l’encontre de la gestion du secteur de la santé publique au Maroc, mais il se trouve qu’au moment où la Covid-19 s’était déclaré, le 2 mars, dans le Royaume -premier cas recensé dans la ville de Casablanca-, le système de santé national s’était tout simplement avéré impréparé.

Ainsi, les Marocains ont dû, plus de trois mois durant -du 20 mars au 24 juin-, éprouver un confinement particulièrement drastique parce que, avant tout, il était question de ne pas dépasser un certain seuil en termes de taux d’occupation des capacités hospitalières à disposition -65% des lits, qu’il s’agisse de ceux incorporés aux services de réanimation que ceux destinés aux patients ne nécessitant qu’un simple suivi journalier, selon ce qu’avait révélé M. Aït Taleb au parlement.

Des moyens faméliques
A cet égard, le gouvernement Saâd Eddine El Othmani avait annoncé avoir puisé, le 27 mars, dans le fonds spécial mis en place sur instructions du roi Mohammed VI pour gérer la Covid-19 afin d’acheter 1.000 lits de réanimation, en sus de 550 respirateurs et des équipements de radiologie et d’imagerie. Aussi, la médecine militaire avait également été mobilisée, sur ordre royal, le 23 mars, et c’est elle qui d’ailleurs, aujourd’hui, a sous son patronage les deux structures mises en place le 13 juin au niveau des villes de Benslimane et Ben Guérir pour accueillir les cas nationaux actifs de Covid-19.

Mais quand, bien entendu, la pandémie sera passée, le système de santé national devra de nouveau compter sur ses seuls moyens. Et ceux-ci demeurent, pour le moins, faméliques, en dépit de leur augmentation qui a été constante au cours des vingt dernières années: ainsi, au niveau du Maghreb, seule la Mauritanie dépense une proportion moins grande de son produit intérieur brut (PIB) dans son système de santé -4,40%, contre 5,25% pour le Maroc-, alors que ce taux est de respectivement de 7,23%, 6,37% et 6,05% en Tunisie, en Algérie et en Libye.

Par ailleurs, la Cour des comptes se fend souvent de critiques dans ses rapports envers le département de la Santé pour sa façon qui, cela va sans dire, demeure par trop approximative de mener ses affaires, et dans son dernier document en date, mis en ligne le 11 septembre sur son site, l’institution présidée par Driss Jettou avait par exemple invité ledit département à “allouer des ressources humaines suffisantes parallèlement à la création de nouveaux hôpitaux universitaires et hospitaliers”, à “activer l’utilisation du guide des achats et procéder à la diversification des fournisseurs, tout en accordant une attention particulière aux études préalables” ou encore à “mettre en place une base de données relative aux fournisseurs, aux prix et aux produits afin de contrôler le prix des marchandises”.

Fonctionnement adéquat
Et, bien évidemment, inutile de préciser que rien n’a été fait pour l’heure encore pour mettre en application ces recommandations, quand bien même elles sont vitales pour un fonctionnement adéquat du système de santé national. Enfin, la grande critique que l’on fait sans doute le plus régulièrement au système de santé national, en dehors de celle afférente à la faiblesse de sa qualité, regarde la justice territoriale: on le sait, la majorité des médecins nationaux se répartissent aujourd’hui entre Rabat, Casablanca, El Jadida et Kénitra, tandis que les autres villes et villages du Royaume doivent passer à la trappe. Ainsi, on ne trouve par exemple que 137 médecins, publics et privés inclus, selon les dernières statistiques disponibles dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra, alors que dans le Grand Casablanca l’effectif médical est près de 30 fois supérieur -4.060 médecins très exactement.

Secteur autorisé aux étrangers
Et ceci en sachant qu’à la base le Maroc ne compte pas tellement de ressources humaines en la matière: 1,51 agent de santé pour chaque 1.000 habitants, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande généralement le chiffre de 4,45. Une des parades qu’a trouvées le ministère de la Santé pour combler le déficit à ce niveau a été, au cours des dernières années, de recruter des médecins chinois et sénégalais, qui en plus ne voient aucun inconvénient à oeuvrer dans des zones reculées, à rebours de nombreux de leurs confrères marocains, et d’ailleurs le roi Mohammed VI avait lui-même pris position en octobre 2018, dans un discours qu’il avait fait à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire d’automne, pour “que certains secteurs et professions, non autorisés actuellement aux étrangers, comme la santé, soient ouverts à des initiatives de qualité et à des compétences de niveau mondial”. “[Notre initiative] favorisera (...) une concurrence saine et positive qui aura pour effet, à terme, d’améliorer la qualité des prestations,” avait souligné le Souverain sous la coupole du parlement.

Investissements privés
En outre et pour ce qui s’agit des moyens financiers purs, M. Aït Taleb a plusieurs fois, ces dernières semaines, pris position pour accélérer le chantier des partenariats publics- privés (PPP), de nature selon lui à permettre de réaliser “une rationalisation des ressources humaines et matérielles [et] une mutualisation des ressources”, comme le ministre s’en était expliqué dans le wébinaire diffusé en ligne le 21 juin par l’Association nationale des cliniques privées (ANCP).

Dans ce sens, il y a lieu de faire référence à l’ouverture, au titre de la loi n°131-13 relative à l’exercice de la médecine, des capitaux des cliniques privées aux investisseurs et qui a notamment permis à des opérateurs aussi bien nationaux tels Aktidal -cinq cliniques, toutes situées à Casablanca- ou KMR Holding -également deux cliniques dans la capitale économique, mais aussi deux autres à Marrakech et Tanger- qu’internationaux à l’image du français Elsan -qui compte à son actif la Clinique Ville Verte de Bouskoura- de mettre leurs billes dans le secteur. D’aucuns redoutent, toutefois, que cette ouverture, et surtout l’idée de capitaliser sur les PPP, ne conduise à une privatisation tout court du système de la santé, mais selon M. Aït Taleb, “pour parler d’un PPP dans la santé, il faut tout d’abord avoir un secteur public très fort et valorisé, pour assurer l’essentiel de la santé publique”.

Cela ne rassurera peut-être pas tout le monde, mais en tout cas les décideurs devront faire preuve d’audace dans les années à venir et prendre des mesures on ne peut plus tranchées et fortes, que ce soit pour prévenir de nouvelles pandémies, puisque la Covid-19 devrait sans doute faire des émules dans le futur en raison des nombreux maillages existant actuellement entre les différents pays du monde, que simplement pour permettre aux Marocains de pouvoir bénéficier d’un système de santé de qualité et, par-dessus tout, accessible...


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