Sylvie Brunel: "Seule l’autorité marocaine peut et doit coordonner les secours"


Face aux nombreuses voix qui suggèrent que le Maroc aurait dû accepter toutes les propositions d’aide qui lui ont été faites, notamment celle de la France, pour faire face à la tragédie d’Al- Haouz, la géographe et écrivain française Sylvie Brunel mets les points sur les i et rappelle la pleine souveraineté du Royaume et le fait que ce dernier est seul à même de décider de ses besoins sur le terrain.

Ce n’est que deux jours après le séisme qui l’a frappé le 8 septembre 2023 que le Maroc a commencé à recevoir les premières équipes internationales, après que certains médias l’ont accusé de tarder à donner une réponse favorable aux nombreuses propositions officielles qui lui ont été faites. Mais vous avez un avis un peu plus nuancé sur la chose, n’est-ce pas?
Lors d’un séisme, ce sont les locaux, dans les premières heures, qui sauvent le maximum de personnes. L’expérience montre que les 24 à 48 premières heures sont décisives. Le risque, quand on laisse l’aide internationale affluer sans contrôle et sans limites, c’est l’afflux de bonnes volontés qui veulent certes aider, mais arrivent trop tard, engorgent les aéroports, les routes, acheminent n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment, ajoutant le chaos au chaos. Les pays frappés par des tremblements de terre se retrouvent avec des montagnes de choses inutiles, des milliers de volontaires internationaux désoeuvrés parce que ne sachant pas comment employer leur désir de porter secours aux sinistrés. Bien sûr, je comprends parfaitement la frustration de toute la communauté marocaine en France et de tous les Franco-Marocains de constater la réticence du Maroc à faire officiellement appel à l’aide internationale, notamment l’aide française, qui a une vraie expérience de cette action de catastrophe, grâce aux compétences des urgentistes du sans frontiérisme, et aux organisations de pompiers, disposant de chiens et de techniques permettant de retrouver rapidement les personnes vivantes encore coincées sous les décombres.

Mais je le répète, tout se joue dans les premières heures. Les secours internationaux arrivent généralement trop tard, et même si les besoins sont colossaux, il est impératif de pouvoir coordonner l’assistance. Les précédents du séisme en Haïti en janvier 2010 ou du tsunami du 26 décembre 2004 en Indonésie montrent que certains déferlements humanitaires font plus de mal que de bien, au point même que les nationaux ressentent l’irruption d’équipes venues de toutes parts comme une atteinte à leur souveraineté et à leur dignité. Souvenez-vous de ce proverbe bien connu de l’humanitaire: la main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit. C’est le tremblement de terre de décembre 1988 en Arménie qui a ouvert la voie au droit d’ingérence et annoncé l’effondrement de l’Union soviétique.

Des opérations de sauvetage de la sorte, comment doivent-elles, selon vous, être organisées afin qu’elles soient vraiment efficaces?
La coordination des secours est cruciale et déterminante. Elle est du ressort des pouvoirs publics. Haïti s’était vue dépossédée de sa souveraineté après le séisme de janvier 2010, les Etats-Unis ayant pris la main de l’assistance et de la prétendue reconstruction -elle n’est toujours pas réalisée, ce qui explique en partie le désordre et la guerre des gangs. Il faut organiser méthodiquement les actions des différentes structures d’intervention, à la fois géographiquement, pour que tout le monde ne se précipite pas dans les lieux les plus accessibles et les plus couverts par les médias -ce qui permet de collecter des dons-, et pour que les différents besoins puissent être satisfaits: apport d’eau potable, de couvertures, de nourritures, construction ou mise à disposition d’abris temporaires, rétablissement des télécommunications pour que les familles puissent localiser leurs proches et faire le compte des disparus, installation d’hôpitaux de campagne, de maternités, services de protection maternelle et infantile. Seule l’autorité marocaine a le pouvoir et le devoir de mettre en place cette coordination. Elle ne peut pas laisser les Nations unies, des ONG ou des Etats étrangers prendre la main, au motif de l’urgence, sur son territoire.

A posteriori, diriez-vous que le Maroc était prêt pour une telle tragédie?
Le Maroc a connu le terrible séisme d’Agadir en 1960 et celui d’Al-Hoceima en 2004. Il a développé une expérience des catastrophes. Les secours civils, l’armée, les forces royales se sont d’ailleurs déployées immédiatement dans les zones les plus frappées, même si, hélas, bien des zones montagneuses, les plus touchées, restent peu accessibles. Malheureusement, le Maroc est aussi un pays désarticulé, et son très grand niveau de développement urbain n’a pas encore gagné les villages reculés de l’Atlas, où les besoins, avant la catastrophe, étaient déjà criants. Je redoute que des milliers de pauvres gens se retrouvent singulièrement démunis, alors que le froid est déjà présent la nuit. Il faut s’attendre à des migrations massives vers les centres urbains, et il faudra donc organiser l’assistance à toutes ces personnes qui étaient déjà en situation de pauvreté et ont tout perdu après l’effondrement de leurs maisons.

Pour reconstruire, quelles devraient être selon vous, pour l’avenir, les priorités de l’Etat marocain?
La question essentielle, en matière de reconstruction, c’est de tirer les leçons de la catastrophe pour renforcer la capacité de résistance des territoires et des sociétés. Faut-il reconstruire à l’identique, au même endroit, ce qui s’est effondré? Certainement pas. Revoir les plans d’urbanisme, intégrer des normes para sismiques, comme on le voit au Chili ou au Japon, mais aussi respecter le patrimoine bâti, dans un des plus beaux pays du monde sur le plan architectural, demande une immense compétence, de gros moyens, une volonté de visionnaire qui se projette dans l’avenir.

Les services de l’urbanisme vont avoir la lourde tâche d’imaginer le Maroc de demain sur un champ de ruines qu’il faudra d’abord déblayer. Ce n’est pas aux ONG de mener cette tâche, mais toutes les structures d’aide peuvent y contribuer, à condition qu’elles s’insèrent dans le plan de reconstruction que l’Etat marocain devra adopter, et pour lequel il aura besoin d’une grande mobilisation financière internationale. C’est à ce moment-là que le Maroc pourra faire le compte de ses vrais amis, pas sous le coup de l’émotion provoquée par cet épouvantable séisme.

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