SUSPENSION DES RELATIONS AVEC L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE

L'INCOMPRÉHENSION

En attendant davantage d’explications des parties concernées et indépendamment des motivations la sous-tendant, la décision du ministère des Affaires étrangères de couper tout contact avec l’ambassade d’Allemagne ne s’est pas faite dans les règles.

Beaucoup ont cru, ce 1er mars 2021, à un canular au moment de découvrir la lettre du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, au chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, suspendant tout contact avec l’ambassade d’Allemagne à Rabat. Et ce pour au moins deux raisons.

La première, c’est que ce devrait normalement être l’inverse, c’est-à-dire le chef de l’Exécutif qui s’adresse de la sorte au chef de la diplomatie. Ce qui n’est, pour le moins, pas pour renforcer, à l’heure où quelques mois seulement nous séparent des législatives, la crédibilité du choix démocratique si éloquemment souligné dans la loi fondamentale, sachant que M. Bourita, indépendamment de sa compétence, n’est membre d’aucun parti -pourquoi se presser aux urnes si, finalement, ceux sur lesquels se portera le vote finiront par avoir à obéir à des technocrates non-élus? Et deuxièmement, il ne s’est rien passé d’extraordinaire, ces dernières semaines, pour qu’à la connaissance de l’opinion publique une telle décision soit prise à l’encontre de l’Allemagne.

Car la lettre explique que le fait de “suspendre tout contact, interaction ou action de coopération (...) aussi bien avec l’ambassade d’Allemagne au Maroc qu’avec les organismes de coopération et les fondations politiques allemandes qui lui sont liés” sont dues à “des malentendus profonds avec” le pays d’Angela Merkel, et pas seulement avec sa représentation diplomatique. Il y a eu, certes, de nombreux couacs, tels que par exemple la non-invitation, en janvier 2020, du Maroc à la conférence organisée par la diplomatie allemande au sujet de la Libye à Berlin -le ministère des Affaires étrangères avait alors accusé cette dernière, dans un communiqué, de faire la “promotion de ses intérêts nationaux”-, ou encore lorsque le représentant permanent de l’Allemagne auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), Christoph Heusgen, a fustigé, le 24 décembre 2020, la reconnaissance effectuée deux semaines plus tôt par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara en ce que celle-ci ne serait pas “juste” et “impartiale” -deux faits soulignés par un haut diplomate marocain dans une dépêche publiée par l’agence de presse britannique Reuters.

Un “partenariat consolidé”?
Mais, en même temps, l’ambassadeur d’Allemagne à Rabat, Götz Schmidt- Bremme, avait qualifié, dans une interview publiée le 12 janvier 2021 par le média électronique Hespress, le plan d’autonomie marocain de “solution la plus réaliste” au différend saharien. Et puis, de l’eau a, de toute façon, depuis lors coulé sous les ponts. En outre, l’Allemagne avait accordé, le 1er décembre 2020, un package de 1,387 milliard d’euros, dont 202,6 millions d’euros de dons, à titre d’aide au Maroc dans ses efforts de lutte contre la pandémie de Covid-19, témoignant de fait d’une relation demeurant fondamentalement bonne -le ministère des Affaires étrangères avait lui-même estimé, dans un communiqué, que “le partenariat entre le Maroc et l’Allemagne se voit (...) consolidé”.

Est-ce peut-être aussi la décision du parlement régional de la ville allemande de Brême de hisser le drapeau de la soi-disant “République sahraouie”, au nom de laquelle le Front Polisario revendique le Sahara marocain, qui a fait réagir M. Bourita? Ce parlement l’avait déjà fait en 2016, et cela n’avait alors, tout au plus, suscité qu’un haussement d’épaule de la part de Rabat -la diplomatie dépend, quoi qu’il en soit, du gouvernement fédéral et non des institutions régionales allemandes.

À moins que ce ne soit les liens de certaines figures de la société civile à l’instar de l’historien Maâti Monjib, que le tribunal de première instance de Rabat a condamné à un an de prison ferme le 28 janvier 2021 pour entre autres atteinte à la sécurité de l’État, avec des ONG allemandes telles la Fondation Heinrich Böll -dont une conférence faite en coordination avec l’association Adala autour d’“Internet, entre vie privée et liberté d’expression” fut, par ailleurs, interdite en décembre 2014 par l’Intérieur? Mais ces organisations sont, ceci dit, “non gouvernementales”, comme l’indique leur nom.

Voilà où en sont, in fine, les médias marocains, et pas seulement Maroc Hebdo, réduits à conjecturer, les services de M. Bourita préférant garder le silence -sauf bien sûr quand il s’agit de titres étrangers comme Reuters donc ou l’hebdomadaire français Jeune Afrique, où le ministre des Affaires étrangères a pris la plume le 4 février 2021 pour défendre la décision US relative aux provinces sahariennes, dans une tribune venant elle-même s’ajouter à une foultitude d’interviews depuis son entrée en fonction début avril 2017.

Nous devrons ainsi encore, sans doute, compter sur nos confrères allemands pour enfin pouvoir démêler l’écheveau, et c’est bien dommage pour une presse nationale déjà fortement meurtrie à cause de la Covid-19 et à qui, d’une part, l’on demande de répondre présent au moment où il s’agit de contrebalancer la propagande de pays étrangers, tandis que de l’autre elle est tout bonnement ignorée et considérée comme un simple faire-valoir.

Autant, en fait, que le ministère des Affaires étrangères ferme sa division des médias ou qu’il la rebaptise peut-être division des médias étrangers, chacun pouvant dès lors, au moins, savoir à quoi s’en tenir.