Suicide d'un jeune médecin résident au CHU Ibn Rochd de Casablanca

Les blouses blanches réclament justice

Le suicide de Yassine Rachid en France lors de son stage de spécialité a provoqué une vive émotion et une pluie de dénonciations au Maroc, particulièrement chez ses confrères. Une mort qui interroge sur les conditions de travail des médecins résidents dans les structures hospitalières du Royaume.

Une fin tragique. On pourrait ainsi qualifier la mort de Yassine Rachid. Un jeune médecin résident au Centre hospitalier universitaire (CHU) Ibn Rochd de Casablanca parti à la fleur de l’âge. Il s’est suicidé le jeudi 25 août 2022 à son domicile, à Chartres, en France, où il logeait dans le cadre de son stage de spécialité en chirurgie urologique à l’hôpital Louis Pasteur de cette ville située au sud-ouest de Paris. Un drame qui a suscité une vive émotion auprès de ses collègues, promotionnaires, et de l’ensemble des étudiants en médecine. Ils étaient loin d’imaginer que cette personne décrite comme quelqu’un de jovial, bien portant, ambitieux et passionné de médecine pouvait passer à l’acte. Même Pierre Best, directeur de l’hôpital Pasteur, avait remarqué qu’il était «un jeune homme sans problème et apprécié de ses collègues ».

Quelques jours après son décès, les langues se délient. On semble y voir plus clair. L’étudiant, qui entamait sa 4e année en résidanat, aurait décidé de se suicider en raison de la pression qu’il subissait de la part d’un professeur au sein de l’établissement. Une information confirmée dans un communiqué conjoint publié le 2 septembre par la Commission nationale des médecins, pharmaciens et dentistes et la Commission nationale des médecins résidents et internes du Maroc, après le recoupement de plusieurs témoignages.

Plaintes de la famille
D’après elles, «l’abus que subissait ce jeune médecin l’a poussé à quitter le pays pour poursuivre sa spécialité à l’étranger, et échapper ainsi à la pression et aux insultes quotidiennes, qui n’ont rien à voir avec la formation médicale et ne correspondent pas aux normes pédagogiques et humanitaires qui doivent être adoptées». Jusqu’au moment où nous mettions sous presse, l’administration du CHU Ibn Rochd ne s’était pas officiellement prononcée sur ce drame. Le ministère de la Santé n’avait pas non plus annoncé l’ouverture d’une enquête. Une omerta incompréhensible selon les deux commissions, qui dénoncent un «silence terrible des parties concernées devant révéler les résultats de l’enquête et les circonstances de ce tragique incident».

Elles mettent en garde contre «certaines pratiques intimidantes et provocatrices vécues par les étudiants en médecine, interne et résidente, sur leur lieu de travail et de formation, surtout après cet incident douloureux», tout en rejetant «toutes les méthodes systématiques avilissantes et discriminatoires, qui pour certains, entraînent des complications psychologiques et physiques graves et dangereuses».

Dans le même document, ces futurs praticiens indiquent avoir saisi «en urgence» le ministère de la Santé, le ministère de l’Enseignement supérieur, le doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca, la direction centrale du CHU Ibn Rochd, le réseau des doyens des facultés de médecine, de pharmacie et de médecine dentaire, la présidence de l’Université Hassan II, le bureau local du Syndicat national de l’enseignement supérieur, ainsi que les différentes instances des droits de l’Homme, pour réclamer justice et «rompre avec toutes les pratiques qui dégradent la dignité des étudiants et des médecins ».

Mercredi 7 septembre 2022, ces blouses blanches passent à la vitesse supérieure en organisant des sit-in dans l’ensemble des CHU du Royaume, marqués par le port de brassards noirs. Objectifs: accentuer davantage la pression sur les autorités et les faire sortir de leur mutisme. Ils ont visiblement obtenu gain de cause puisque lors du traditionnel point de presse organisé jeudi 8 septembre 2022 à l’issue du Conseil de gouvernement, le porte-parole du gouvernement Mustapha Baitas, a déclaré que le ministère de la Santé a lancé des investigations en interne et que le dossier est entre les mains de la justice.

D’après lui, Rachid qui avait commencé sa formation depuis le 11 mars 2019 à l’hôpital Ibn Rochd, avait validé tous ses stages et avait obtenu de bonnes notes. « Du 10 janvier au 10 juin 2022, le défunt médecin avait participé à 27 chirurgies, dont 5 en juin. Comme ses confrères, il avait suivi un stage en oncologie urologique. Il avait également réalisé des gardes dans les services d’urgence et avait reçu une compensation comme ses collègues », précise-t-il.

Chez les parents du défunt, on ne compte pas non plus se croiser les bras et s’en remettre au destin. Dans un communiqué, son frère Oussama, porte-parole de la famille révèle également «la pression terrible que Yassine a subie de son vivant, l’injustice, l’humiliation, les peines illégales et la privation systématique de son droit à la formation, par un professeur récemment inscrit au service d’urologie du Centre hospitalier universitaire (CHU) Ibn Rochd de Casablanca». La famille a engagé un avocat pour entamer les procédures administratives et judiciaires afin de poursuivre l’auteur, précise-t-il. Des plaintes seront aussi transmises au ministère de la Santé, au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, ainsi qu’à la direction du Centre hospitalier universitaire. «Il a toujours voulu travailler sincèrement au Maroc pour servir son pays et aider les groupes nécessiteux et vulnérables, il s’est vu refuser ses droits légaux. On l’a empêché d’entrer dans la salle de formation appliquée et d’opérations, et même d’approcher et de communiquer avec les patients», déplore-t-il.

En France, cette affaire attriste particulièrement ses collègues. Selon l’un d’entre eux, la faculté de médecine de Tours, dont Yassine Rachid dépendait pendant son stage aurait ouvert une enquête sur les causes de son décès. Une cellule d’écoute a aussi été mise en place par l’hôpital Louis Pasteur pour leur apporter un soutien psychologique.

Réactions sur la toile
Ce suicide a bien évidemment suscité une forte émotion et des vagues de réactions sur les réseaux sociaux. Comme celle de Chadia Khalloufi, promotionnaire et collègue du défunt effectuant son stage dans un autre service au CHU Ibn Rochd sur sa page Facebook avec la photo du défunt en blouse bleue «Je connaissais Rachid bien avant qu’il ne devienne résident, quand on était encore externes. Je me souviens d’avoir parlé de résidanat et d’avenir…

Qui aurait pensé qu’un jour ce serait le résidanat qui lui coûterait la vie?», regrette-t-elle. Et de poursuivre. «C’est dur de travailler à l’hôpital, en soi, c’est encore plus dur d’être résident… C’est un statut bien particulier, on ne compte pas ses heures, on est avide d’apprendre, on veut tout voir, tout faire, ne rien rater (…) Tu devras mettre pendant 5 ans ta vie en sursis, te dévouer, te consacrer entièrement à l’hôpital et faire, si possible, le travail de résident, aide-soignant, assistant social, psychologue et plus si nécessaire (…).

Si à cela on ajoute une seule personne toxique dans son environnement, quelqu’un qui, sous prétexte de hiérarchie, vient déverser son venin sur vous, un harcèlement quotidien, sans relâche, comme ça été le cas pour Rachid, comme c’est le cas pour nombre de personnes autour de nous, alors ça en devient infernal… ». Avant de conclure par un cri de coeur. «Rachid a été victime de harcèlement au sein de son service et après avoir bataillé longuement, en dépression, il s’est donné la mort… En tant que collègue, au nom de tous ceux qui souffrent en silence, par peur que leur carrière soit brisée, que justice soit faite!». Le jeune médecin, qui a récemment soufflé sa 31e bougie, a été inhumé vendredi 2 septembre à Casablanca. Laissant derrière lui une vague de tristesse et de colère.