Stress Hydrique : Combien le Maroc peut-il encore résister à la soif?

À cause de la sécheresse, qui devient structurelle, de l’assèchement des nappes phréatiques, sans compter une prise de conscience qui n’est pas vraiment encore totalement collective, le Royaume se retrouve en proie au danger d’un manque d’eau qu’il n’est plus susceptible de combler. À quoi ressemble exactement la situation aujourd’hui sur le terrain?


On y était donc presque. À partir du 18 décembre 2023, Rabat et Casablanca n’allaient plus être approvisionnées en eau potable, la faute à une nouvelle année de sécheresse, la cinquième consécutive. Fort heureusement pour les deux villes, le projet d’autoroute de l’eau qui relie le bassin de l’oued Bouregreg, qui les alimente, à celui du Sébou a pu être finalisé à la fin de l’été, à la date très précise du 28 août 2023. C’est grâce à ce projet qu’aujourd’hui encore, se félicitait le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, le 2 janvier 2024 à la Chambre des conseillers, R’batis et Casablancais peuvent trouver de l’eau en ouvrant simplement le robinet. Mais pour combien de temps encore? La situation où se trouve aujourd’hui le Maroc entier, et non pas seulement ses capitales administrative et économique, est en effet, pour le dire de façon très simple, catastrophique.

En comparaison avec une année normale, en prenant comme référence la période s’étalant depuis 1945 à nos jours, il a plu 67% de moins (500 millions de m3 depuis le mois de septembre 2023, contre 1,5 milliard lorsque les précipitations sont à leur niveau correct). En temps normal, puisqu’une année de sécheresse peut toujours advenir même dans les périodes les plus fastes en pluie dans un pays, ce déficit hydrique peut être comblé par plusieurs moyens. Mais on est donc dans le cumul. Ainsi, le premier recours qui vient à l’esprit, qui est celui des barrages, n’est, littéralement, pas à la hauteur: le taux de remplissage est descendu cette année agricole 2023/2024 à juste un peu plus de 23%, alors que le tocsin était déjà tiré l’année auparavant avec “seulement” 32%.

Lame de fond
Une lame de fond qui est par ailleurs accentuée par deux phénomènes naturels: un premier phénomène de la chaleur, supérieure de 1,37°C au cours du présent exercice en comparaison avec la moyenne du XXe siècle et qui selon les statistiques du département de tutelle cause l’évaporation de jusqu’à 1,5 million de m3 d’eau par jour dans les barrages; et un deuxième phénomène de l’envasement, qui fait qu’entre 17 et 25 millions de m3 de sédiments comme la boue s’accumulent en moyenne chaque année au fond de ces mêmes barrages, faisant perdre au Maroc des quantités équivalentes en eau.

Pour les agriculteurs notamment, qui concentrent 85% de la consommation hydrique moyenne (contre 10% pour la consommation ménagère), le constat est d’autant plus alarmant que la tendance est depuis plusieurs décennies à davantage d’irrigation (1,6 million d’hectares, à peu près) en lieu et place du bour, qui fait appel à la seule pluie.


Ces agriculteurs vont ainsi puiser dans l’autre solution de secours, qui est les nappes phréatiques, en creusant tout simplement des puits. Sauf qu’au vu de la demande qui a plus qu’explosé, du fait notamment de la multiplication de certaines cultures aquavores comme la pastèque, l’avocat et les agrumes (que, soit dit en passant, le gouvernement a totalement cessé de subventionner, suite à une décision ministérielle en date du 18 mai 2023), ces nappes phréatiques se voient elles aussi asséchées: selon des chiffres également donnés par Nizar Baraka lors de son passage susmentionné à la Chambre des conseillers, les baisses du niveau des nappes phréatiques concernent plusieurs régions, à savoir Tadla (5m), Béni Amir et Souss (4m), Berrechid (3m) et Chtouka (1,5m). Ne restent donc que deux moyens pour que le Maroc puisse continuer de combler ses besoins. Premier de ces moyens, le recours aux eaux non-conventionnelles, à savoir l’eau de mer et les eaux usées.


Nizar Baraka


Eaux non-conventionnelles
Le programme national pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation (PNAEPI) 2020-2027, lancé en janvier 2020 par le roi Mohammed VI, en fait mention, mais le Souverain avait demandé de mettre davantage le paquet dessus lors de la séance de travail consacrée au suivi dudit programme qu’il avait présidée le 9 mai 2023 au palais royal de Rabat. Dans ce sens, ce sont pas moins de 20 stations de dessalement qui devraient voir le jour au Maroc d’ici 2030, dont 12 sont déjà fonctionnelles, en plus des stations d’épuration des eaux usées (STEP) qui pourront notamment viser les espaces verts tels les golfs (le Royaume en dispose de près de 160, valeur aujourd’hui).

En dehors des eaux non-conventionnelles, le deuxième moyen qui peut permettre au Maroc de parer à l’urgence hydrique actuelle c’est la prise de conscience collective de sa population. “Il nous incombe, à nous tous, en tant que Marocains, de redoubler d’efforts pour faire un usage responsable et rationnel de l’eau. Cela passe par un changement véritable de comportement dans notre rapport à l’eau”, soulignait, à ce propos, dans son discours d’ouverture du parlement d’octobre 2022, Mohammed VI.

Déjà, le PNAEPI prévoyait un budget d’environ 50 millions de dirhams (MDH) pour la communication, mais ne désirant visiblement pas laisser la population agir seule, le gouvernement, par le biais de son ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, s’était fendu le 26 décembre 2023 d’une circulaire à l’adresse de ses walis et gouverneurs avec des mots d’ordre très précis: un, réaliser la cartographie la plus précise de la consommation d’eau à l’échelle du territoire; deux, une fois que cette cartographie a été finalisée, déterminer quelles sont les communautés qui consomment le plus d’eau et mener des actions de sensibilisation directes auprès d’elles (brochures, flyers, etc.) en mobilisant par ailleurs aussi la société civile; trois, si cela ne marche pas, aller jusqu’aux coupures d’eau; et quatre, ce qui est sans doute le plus important, organiser au cours de la première semaine de chaque mois des réunions qui permettent d’effectuer un suivi au plus près de la situation sur le terrain.

En plus de tout cela, la circulaire de Abdelouafi Laftit avait également fait interdire, de façon “absolue” (le document lui-même utilise ce terme), l’arrosage de tous les espaces verts et jardins publics, le nettoyage des voies et des places publiques par l’usage d’eau, le remplissage des piscines publiques et privées plus d’une fois par an et les cultures aquavores (sur ce dernier point, une concertation plus pointue est encore prévue avec le département de l’Agriculture). “Nous avons une quantité d’eau qui est là, il faut faire de notre mieux pour l’utiliser le plus longtemps possible”, résumait Nizar Baraka à la Chambre des conseillers. Jusqu’à quand exactement, en fait?.

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