La souveraineté, elle est aussi médiatique, M. Bourita

Interview du ministre des affaires étrangères à Jeune Afrique

Jeune Afrique c’est, comme on le dirait en arabe dialectal, “sur la tête et l’oeil”: personne ne saurait contester à la publication parisienne son statut référentiel dans le monde francophone et notamment en Afrique. Mais tout de même, quelle idée que de lui accorder la primeur de la contre-attaque médiatique marocaine au projet Pegasus, du nom de ce logiciel espion fabriqué par la société israélienne NSO et qu’un consortium de dix-sept médias chapeauté par l’ONG internationale Forbidden Stories accuse le Maroc d’avoir utilisé pour mettre sur écoute quelque 10.000 téléphones, parmi lesquels celui du président français Emmanuel Macron ou encore même celui du roi Mohammed VI? Référence est bien sûr là faite, vous l’aurez compris, à l’interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, à JA et que le journal a fait publier le 22 juillet 2021 sur son site.

Au-delà du propos où, en gros, le concerné se contente en fait de bomber le torse au lieu de faire valoir des arguments qui, pourtant, ne manquent pas, on ne peut en effet que se demander à qui s’adresse sa sortie. Ou pour le dire en termes plus clairs, pour que l’on n’aille pas encore dire que ce texte participe de la même “campagne” et du même “dénigrement” que M. Bourita dénonce dans l’interview: n’y a-t-il donc aucun titre marocain qui mériterait qu’on réponde à ses questions au sujet de Pegasus? Aucun journaliste marocain en mesure d’échanger avec le chef de la diplomatie? Et on pourrait même ajouter, au risque d’être taxés de sournoiserie: en fait, est-ce bien les Marocains que M. Bourita cherche à convaincre? Et l’essaie-t-il seulement, à vrai dire?

Quand on relit l’interview, on peut en effet remarquer que la ligne de défense du ministre vise principalement l’opinion publique occidentale et, en l’espèce, française, à qui il rappelle que “le Maroc est un partenaire fiable, pourvoyeur de sécurité et de stabilité dans son environnement régional et son cercle de partenariats” et qu’“il est un acteur de premier plan du Forum global de lutte contre le terrorisme et de la coalition globale anti- Daesh”. “Nous avons contribué à sauver des vies, à avorter des projets d’attentats et à amener de nombreux terroristes et criminels devant la justice,” dit-il aussi.

Ses concitoyens, il y fait, soit dit en passant, très brièvement référence quand il indique que Forbidden Stories et les médias avec lesquels l’ONG travaille ont sciemment attendu l’approche de la fête du trône, “une date hautement symbolique pour le Maroc et les Marocains”, pour tenter “de toucher à la confiance en l’Etat marocain, tant en interne qu’à l’étranger”. Et c’est tout. Ne dit-il pourtant pas lui-même, quelques lignes plus haut dans la même interview, que le Maroc est “un État solide, démocratique, porté par son peuple et enraciné dans une histoire pluriséculaire”? Car cela implique, si l’on s’en tient en tout cas à cette définition, que c’est au Marocain que cet État doit sa légitimité, non à monsieur Durand -avec tout le respect que l’on peut, bien entendu, avoir pour monsieur Durand. Et que c’est donc au Marocain que ses responsables, en incluant M. Bourita, doivent d’abord rendre des comptes.

Rien de nouveau, toutefois, ici sous le soleil: il y a plusieurs mois, et ce sur même colonnes, nous nous étions déjà élevés contre le mépris qu’affiche M. Bourita à l’encontre des médias de son pays et insisté qu’il cachait en fait un mépris envers l’opinion publique marocaine même, bien qu’encore, on peut l’imaginer, son équipe RP ressortira les quelques entretiens donnés ici et là pour plaider le contraire. Et c’est un propos que nous assumons encore aujourd’hui.

Mais que M. Bourita et ceux qui l’encouragent dans sa stratégie médiatique se rappellent cette chose élémentaire: ce qui fait la force de frappe de cet Occident qu’ils semble donc tant attachés à séduire, ce sont ses médias, et c’est avec des médias marocains forts seulement que le Maroc pourra donner le change. Avec, aussi, des médias crédibles, non des médias tenus au pas.

Dans son interview, M. Bourita s’élève contre le fait que “certains (...) n’arrivent pas à se faire à la réalité du Maroc qui réussit, se renforce et consolide sa souveraineté à tous les niveaux”. Sur un niveau au moins, il semble toutefois rater le coche, et ce en y participant donc lui-même: celui de la souveraineté médiatique.