Soumaya Naamane Guessous : "Il y a urgence de réformer la Moudawana"


Face aux mutations profondes que connait la société marocaine, la sociologue, Soumaya Naamane Guessous, appelle à une réforme urgente de la Moudawana. Dans cette interview, elle aborde avec nous les principaux sujets sensibles : protection de l’enfance, droits de la femme et révision de l’héritage.

Vous venez d’envoyer une lettre au ministre de la justice concernant l’affaire du viol de la petite fillette de Tiflet. Pouvez- vous nous en parler davantage ?
Cette lettre ouverte a été adressée au ministre de la justice à la suite du verdict rendu (2 ans de prison) pour le viol de la petite fillette de 11 ans dans la région de Tiflet. Dans cette lettre, j’exprime ma consternation et mon indignation profonde par rapport à ce jugement scandaleux. Je ne suis pas juriste. Je suis une simple citoyenne choquée, ahurie, scandalisée. Quand cette fille a subi cette violence abjecte, elle a été immédiatement prise en charge par l’association, Insaf, qui lui a offert toute la protection nécessaire. L’enfant a été enregistrée à l’état civil. La petite qui n’a jamais été scolarisée, a été intégrée dans une école de la seconde chance. Jusque-là, Insaf a fait ce que l’Etat devrait faire.

Quelle a été votre réaction juste après l’énoncé du jugement ?
J’avoue que la colère m’a totalement envahie. D’où ma réaction spontanée d’écrire cette lettre ouverte. Je crois vivre dans un pays de droit. Et la question que je me pose : pourquoi la loi n’a pas été respectée ? La petite fille est âgée de seulement 11 ans et cette bande organisée a exercé sur elle toutes les formes de violences inimaginables.

Pensez-vous que la justice a failli à ses responsabilités ?
La justice est rendue par un juge qui est un être humain. C’est plutôt une histoire de mentalité. Dans l’imaginaire et la perception de certains Marocains, le viol est une affaire banalisée. C’est-à-dire que ça n’a pas encore atteint le degré d’inacceptation que ça devrait l’être.

Faut-il, à votre avis, renforcer les peines d’emprisonnement concernant ces affaires de viol ?
La législation est là. Dans leurs cas, les peines sont comprises entre 20 et 30 ans.

Pourquoi le juge n’a pas appliqué ces peines ?
C’est la grande interrogation. Dans le PV judiciaire, c’est expliqué par le fait que ces personnes-là se retrouvent dans une situation sociale précaire. Je trouve cela très grave. Existe-t-il alors dans notre pays une justice pour les précaires et une autre pour les moins précaires ? Comment peut-on accorder des circonstances atténuantes pour des violeurs sous prétexte qu’ils viennent d’un milieu démuni ? Mais la victime aussi vient d’un milieu démuni. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu certainement de l’empathie.


Pour moi, le plus important, c’est de changer les mentalités. Comment un père (le juge est certainement un père), un être humain quel qu’il soit, peut ne pas être scandalisé, écoeuré par cette histoire sordide ? Certains détails rapportés dans le PV sont épouvantables. Le plus jeune violeur raconte avoir pénétré la victime puis malgré le mal qu’elle a ressenti, il l’a prise par derrière. Ne serait-ce que pour cette phrase, ils auraient pu être condamnés à plus de dix ans de prison ferme !

Pensez-vous que la culture du viol existe chez nous au Maroc ?
Le viol est un phénomène qui existe partout dans le monde. Aux USA, en 2007, fut lancée la campagne Me Too devenue un mouvement social universel à partir de 2017. Le but est de briser le silence et de dénoncer les violeurs. Depuis, de nombreux scandales ont éclaboussé des personnalités. En France, en 2017, est née la campagne « Balance ton porc » qui a encouragé des dizaines de femmes à dénoncer leurs violeurs. Même les pays développés, qui nous donnent chaque jour des leçons de justice, de démocratie et de droits de l’homme, sont empêtrés dans ces problèmes-là. Sauf que dans ces pays, il existe des lois et des législations fortes qui sont appliquées. Et quand elles ne le sont pas, la société civile et l’opinion publique montent au créneau pour dénoncer la faiblesse de la justice.

Pensez-vous que votre lettre va changer quelques choses dans le cours de la justice par rapport à cette affaire ?
Je l’espère fortement. Je n’ai jamais pensé que ma lettre allait susciter autant de mobilisation. Je suis fière que chaque citoyen marocain, qui l’a lu, ait pu réagir. Quant à l’avenir de cette affaire, je continue à rester confiante dans la justice de mon pays. Il y a le procès en appel qui va commencer ce jeudi 6 avril 2023 et je suis sure que tout sera mis en place pour que ces criminels soient condamnés, en toute démocratie, avec les peines qu’ils méritent.

Plusieurs associations et personnalités politiques et civiles appellent à la réforme urgente de l’actuelle Moudawana parce qu’elle ne protège plus les femmes et leurs enfants. Qu’en pensez-vous ?
En l’espace de dix-neuf ans (le code actuel a été promulgué en 2004), la société marocaine a subi énormément de mutations. Le profil des femmes et des hommes a beaucoup évolué. Et donc ce texte, qui était considéré comme révolutionnaire à son époque, parait à plusieurs égards obsolète aujourd’hui. Il faut que les lois soient adaptées aux profils et au contexte actuel.

Faut-il changer le droit de tutelle accordé au père ?
Moi je crois que la tutelle devrait aller au parent qui a la garde. Que ce soit le père ou la mère. De quel droit la maman est empêchée d’avoir la tutelle ? Si elle a la garde de l’enfant, c’est qu’elle est capable de s’en occuper correctement. En conséquence, il faut supprimer toutes les autorisations accordées au père. Ce qui est pire, c’est lorsque qu’une maman divorcée qui s’est remariée et à qui on a retiré le droit de garde, est interdite de voir son enfant. C’est injuste envers des centaines voire des milliers de femmes marocaines qui ne peuvent pas se remarier parce qu’elles ont peur de perdre la garde leur enfant.

Concernant la question de l’héritage qui suscite une forte polémique au Maroc, pensez-vous que c’est une urgence ?
Oui c’est une urgence. Sauf que le débat est biaisé et très mal présenté dès le départ. Ce n’est pas parce que la femme aspire à la même part que l’homme. Mais la question est éminemment complexe. Au nom de la religion, des veufs et des veuves, des orphelins et des orphelines sont jetés dans la rue. J’évoque ici la question de Taassib. Il y a des abus incroyables à cause de Taassib. Ce n’est pas le Coran qui le dicte mais ce sont les Fokahas (prédicateurs religieux) qui l’ont installé.

Lorsque le Coran est arrivé, la femme était elle-même héritée, elle n’héritait pas. Le Coran dit que c’est l’homme qui doit entretenir la femme (la Qiwama), mais aujourd’hui, la majorité des hommes se font entretenir par leurs femmes, leurs filles et leurs soeurs. Il faudrait expliquer aux Marocains les drames humains qui sont produits à cause de l’héritage. Lorsqu’un homme, qui n’a que des filles, décède, ses frères et soeurs sont héritiers. C’est injuste. Mais quoi qu’il en soit, on a besoin d’avoir un débat serein sur cette question avec l’implication de toutes les spécialités requises.

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