Sophie, membre du projet All Eyes on Wagner: “Wagner a une implantation solide en Afrique”


Actif depuis plusieurs mois avec, à la baguette, de nombreux spécialistes du sujet, le projet“All Eyes on Wagner” vient de publier, ce 20 novembre 2022, le rapport “Un an de Wagner au Mali”, qui dresse le lourd bilan humain de l’intervention de la désormais célèbre société militaire privée russe sur le territoire malien. Membre du projet, Sophie, qui a requis de s’exprimer sous le sceau de l’anonymat, nous en dit plus. 



On ne peut m’empêcher de vous poser la question d’emblée: pourquoi avoir fait le choix de l’anonymat?

Pour commencer, notre anonymat est relatif puisque nous sommes bien connus dans nos communautés respectives en tant qu’enquêteurs, journalistes ou universitaires. 

Ce projet est, depuis sa création, basé sur le bénévolat et touche à un sujet sensible: nous avons donc choisi dès le départ de mettre en avant le travail collectif -plutôt que nos individualités- et de faire attention à notre sécurité personnelle. 

Votre rapport est effarant quant aux exactions commises par Wagner au Mali. Vous relatez, par exemple, différents massacres de populations civiles à Dogofry et Moura, avec un total de plus de 330 victimes innocentes. Vous attendiez-vous à dresser un bilan aussi lugubre à la fin de votre travail? 

D’abord, nous travaillons en utilisant des sources ouvertes -ce qui est directement accessible à tout le monde en ligne- et en nous appuyant sur un petit réseau de sources locales. Le bilan que nous avons est effrayant quant au nombre d’exactions et de victimes mais il ne remplace pas la collecte de témoignages sur place comme certaines organisations de droits humains font. On s’attend donc à un bilan plus élevé avec le travail que ces organisations effectuent en ce moment. Ensuite, il n’y a pas de surprise: le groupe Wagner a commis des exactions en Syrie et en commet en Ukraine, en Centrafrique ou en Libye. Le Mali n’est malheureusement pas exceptionnel. 

Rencontrez-vous des difficultés particulières dans votre suivi des activités de Wagner dans ces différents pays?

Les informations que nous trouvons constituent des faisceaux d’indices et il est difficile de les trouver: cela demande beaucoup de recoupement et de faire appel à des sources sur place qui peuvent nous envoyer des témoignages ou des images. 

Le groupe Wagner a renforcé sa sécurité et veille à ne pas avoir d’images qui sortent des villages lors de son passage. A cela s’ajoutent les conditions variables d’accès à internet au Mali. Ce n’est pas le même contexte qu’en Ukraine, en Syrie ou en Libye, qui ont des conflits très documentés en sources ouvertes. 

Le cas de la Libye est justement également très suivi au Maroc du fait qu’il appartient au même ensemble nord-ouest-africain. S’attend-on à des exactions de l’ordre de celles qui sont perpétrées au Mali? 

Nous ne nous sommes pas encore plon- gés dans le détail des opérations du groupe Wagner en Libye. Néanmoins, nous avons recueilli au lancement de notre projet des témoignages évoquant des morts par mines antipersonnelles po- sées dans des quartiers résidentiels près de Tripoli et d’autres villes libyennes. Ce qui est intéressant, c’est que le modèle de ces mines est nouveau en Libye et on peut dater leur introduction dans le pays avec l’arrivée du groupe Wagner. Cela a été documenté également par des médias comme la BBC. 

Vous relevez, au début de votre rapport, le rôle joué par des ONG comme le Groupement des patriotes et Yerewolo-Debout sur les remparts ou encore une personnalité comme Kémi Séba dans l’encouragement de l’arrivée de Wagner au Mali. Selon des informations qui avaient circulé en décembre 2021 dans les médias français, Wagner a également pu bénéficier de l’appui de l’Algérie. Disposez-vous d’éléments à ce propos? 

Nous avons en effet lu les mêmes informations sur le soutien potentiel de l'Algérie à l’arrivée du groupe Wagner au Mali. Néanmoins, c’est particulièrement difficile à recouper en sources ouvertes et de ce fait nous n’avons pas pu travailler sur cet élément. 

Comment voyez-vous le déploiement de Wagner en Afrique, généralement au cours des prochaines années? 

L’Afrique est une zone stratégique pour la Russie et le groupe Wagner y a maintenant une implantation solide, notamment au Soudan et en Centrafrique, depuis 2017/18. Difficile de faire des prédictions, mais nous pouvons voir en sources ouvertes que cela reste une zone d’intérêt avec un effort certain dans la communication en ligne des réseaux du groupe Wa- gner: le soutien de Evgeny Prigozhin (patron putatif de Wagner) au coup d’État au Burkina Faso, les dernières photos d’un groupe affilié, Rusich, en Sierra Leone, la pérennité des sociétés de Wagner au Soudan et en Centrafrique, la multiplication des faux-comptes annonçant une arrivée potentielle en RDC ou l'amplification dont jouissent certains influenceurs africains notoirement connus pour leur relation avec la galaxie Prigozhin. L’Afrique permet également d’afficher une image de conquête qui fonctionne face aux déboires de l’armée russe en Ukraine et comporte un potentiel d'enrichissement même si le groupe y connaît des échecs opérationnels comme au Mozambique et au Mali.





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