Le sommet Arabe d'Alger n'aura pas lieu

Le ratage de Abdelmadjid Tebboune

Le président algérien voulait utiliser l’organisation du sommet arabe chez lui en Algérie pour s’attaquer au Maroc et à son intégrité territoriale. A la fin, il n’est même plus sûr que l’événement se tienne encore. Les raisons d’un couac qui n’a pas fini d’alimenter la chronique régionale.

Au palais de l’Union, siège de la présidence égyptienne à Héliopolis, le locataire des lieux, à savoir Abdel Fattah al-Sissi, et le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, sont dithyrambiques en ce mardi 25 janvier 2022 au sujet des entretiens qu’ils viennent d’avoir sous les mêmes lambris. Le premier cité parle notamment de “discussions intenses et constructives”, tandis que le second les décrit comme ayant été “riches et fructueuses”.

Ce qu’une source locale consultée par Maroc Hebdo considère comme véritablement “représentatif de la teneur de l’échange” entre les deux chefs d’État. “Mais il faut dire aussi que le président algérien a passé son temps à servir la soupe à al-Sissi,” tempère notre source.

Isolement de l’Algérie
“Au risque de se fâcher avec les Éthiopiens, il a même pris ouvertement le parti de l’Égypte dans l’affaire du barrage de la Renaissance, alors qu’il y a encore six mois l’Algérie aspirait à un rôle de médiatrice dans le conflit (M. Tebboune avait dépêché, fin juillet 2021, son ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, en émissaire à Addis-Abeba, Khartoum et Le Caire, ndlr)”. Et le comble, c’est que M. Tebboune n’y a finalement rien gagné.

Venu la veille, lundi 24 janvier 2022, pour “une visite de travail et de fraternité” de deux jours, le président algérien a d’abord fait le déplacement sur les bords du Nil pour convaincre M. al-Sissi de faire acte de présence au prochain sommet arabe, qui vient d’être officiellement reporté le 19 janvier 2022 à l’après-Ramadan pour raison de pandémie de Covid-19 et qu’Alger aspire toujours à organiser.

Au palais de l’Union, il s’en serait, selon nos sources, ouvert au président égyptien, en lui formulant une nouvelle invitation déjà transmise huit jours plus tôt, le 17 janvier 2022, par M. Lamamra, lui aussi auteur d’une visite de deux jours au Caire dans le cadre d’une tournée qui l’a également mené en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis; ce à quoi M. al-Sissi se serait contenté de répondre par l’expression de son soutien à l’Algérie et de la disposition de l’Égypte à tenir avec elles des consultations “élargies”. Dans le langage du football, sport qui semble cher à M. Tebboune -quand il s’agit en tout cas d’en faire un usage politique pour taper sur le Maroc-, on appellerait cela un dribble. Dans celui de l’armée, éventuellement plus compréhensible pour la junte au pouvoir en Algérie, on dirait une bérézina.

Politique de la terre brûlée
On l’imagine en tout cas, la couleuvre doit être dure à avaler pour M. Tebboune, qui pensait à travers M. al-Sissi achever de convaincre les dirigeants des pays du Golfe de revenir sur leur décision de ne pas participer à “son” sommet arabe, raison véritable du report de l’événement (et non donc la pandémie de Covid-19). “Je vois mal encore la tenue du sommet en Algérie,” commente, catégorique, un observateur. Ce qui est sûr est que cet échec diplomatique de M. Tebboune lui est totalement imputable, de même que l’isolement de plus en plus perceptible de son pays dans l’ensemble du monde arabe, si l’on excepte son allié syrien, du fait de leur proximité commune avec l’Iran, et la Tunisie du président Kais Saied qu’il tient à la gorge à renfort de pétrodollars. Et ceci n’est pas étranger à la politique de la terre brûlée que mène depuis un certain moment l’Algérie à l’encontre du Maroc, avec qui les relations ont été rompues par elle le 24 août 2021.

Car si M. al-Sissi, ou d’autres dirigeants arabes, notamment ceux du Golfe, rechignent à prendre part dans le contexte actuel à un sommet qui serait organisé par la voisine de l’Est, c’est pour éviter de se retrouver mêlés à une querelle avec le Royaume qui n’est, en dernière instance, dans l’intérêt de personne.

“Sommet de la solidarité interarabe”
Surtout que le pouvoir algérien ne fait pas mystère de sa volonté d’instrumentaliser une éventuelle présence de ces dirigeants sur son territoire pour servir ses agendas hostiles à la partie marocaine et à son intégrité territoriale, à laquelle il attente depuis plus de 46 ans en soutenant le mouvement séparatiste du Front Polisario dans la région du Sahara. Lors d’un raout diplomatique tenu le 15 novembre 2021 à Alger, M. Lamamra avait notamment déclaré que “le prochain sommet arabe sera le sommet de la solidarité interarabe et du soutien à la cause palestinienne et du peuple sahraoui (sic)”, ce que la Ligue arabe avait elle-même dû balayer d’un revers de main en confiant le soin à son secrétaire général adjoint, Hossam Zaki, de préciser dans une sortie le même jour sur le journal électronique marocain Madar 21 que “le sujet du Sahara marocain n’a jamais été mis sur la table de discussion ou de délibération dès l’origine et [qu’]il ne sera pas à l’ordre du jour du sommet”.

Liaisons organiques
De façon encore plus explicite, l’organisation régionale panarabe avait par la suite adressé, fin décembre 2021, une note aux organes et organisations sous sa bannière recommandant d’adopter une carte unifiée du monde arabe où l’on trouve que les provinces du Sud sont incluses comme partie intégrante du territoire marocain. Mal conseillé, se croyant encore dans les années 1970, M. Tebboune semble, selon différentes sources, avoir cru qu’il était possible de s’allier les pays du Golfe en comptant sur la présence commune de l’Algérie avec eux dans l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

Argument qui n’est, certes, pas négligeable, mais qui fait l’impasse sur la liaison organique de ces pays, et plus généralement des monarchies arabes si l’on veut également inclure la Jordanie, avec le Maroc, résumée dans les termes suivants par le roi Mohammed VI lui-même lors du premier sommet Maroc-Pays du Golfe à Riyad en avril 2016: “Le Maroc a toujours considéré que la sécurité et la stabilité des pays du Golfe arabe sont indissociables de la sécurité du Maroc. Ce qui vous porte préjudice nous affecte aussi et ce qui nous touche vous touche également”.

Ce qui est loin d’être un discours de circonstance, dans la mesure où l’on avait vu par exemple au cours du Printemps arabe l’impact que pouvait avoir la déstabilisation de l’un ou de l’autre pays sur le reste d’entre eux, au point que pour resserrer les rangs le Maroc et la Jordanie avaient reçu, en mai 2011, une invitation pour rejoindre le Conseil de coopération du Golfe (CCG).

Et il ne fallait justement pas être surpris que lors de la dernière réunion de son conseil suprême tenue le 14 décembre 2021, ce même CCG ait pris le temps d’aborder la question du Sahara marocain et de souligner le caractère marocain de la région; cela lui-même précédé par les décisions de fin 2020 des Émirats et de Bahreïn de s’y doter de consulats à Laâyoune.

Intentions bienveillantes
En outre, c’est un secret de polichinelle que les pays du Golfe voient d’un mauvais oeil le rapprochement opéré depuis plusieurs années entre l’Algérie et l’Iran, qui s’est notamment traduit par l’accueil, à partir de juillet 2017, d’éléments de l’organisation libanaise pro-iranienne du Hezbollah afin qu’ils entraînent les milices du Polisario aux techniques de guérilla contre le Maroc (la condamnation, le 17 janvier 2022, des attaques de l’organisation yéménite pro-iranienne houthie contre les Émirats par la voisine de l’Est semble toutefois annonciateur d’un potentiel changement de doctrine de la part de cette dernière).

Allié lui aussi des pays du Golfe et en particulier du duo émirato- saoudien, M. al-Sissi ne pouvait donc que suivre le mouvement, à la différence près que pour des considérations strictement égypto-égyptiennes, il peut donner l’impression de partager certaines positions de l’Algérie, notamment sur le retour de la Syrie à la Ligue arabe, dont elle est suspendue depuis novembre 2011.

“Sur la Syrie, l’Égypte a davantage la volonté de garder des liens cordiaux avec la Russie, car depuis le Printemps arabe une certaine méfiance a pris place au sein de l’armée égyptienne vis-à-vis des Occidentaux, qui avaient choisi de prendre le parti de la rue face au pouvoir,” détaille une source. Au sujet du Maroc, M. al-Sissi a, au contraire, le même jour où il recevait M. Lamamra, chargé son ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, de contacter son homologue marocain, Nasser Bourita, pour l’assurer des intentions bienveillantes de son pays à l’égard du Royaume.

Dans une interview publiée le 24 janvier 2022 par le journal électronique Hespress, l’ambassadeur d’Égypte à Rabat, Yasser Mostafa Kamal Othman, a même apporté un soutien clair et net à l’intégrité territoriale du Maroc. “Nous ne reconnaissons pas la république sahraouie et nous n’avons aucune relation avec le Polisario,” a-t-il rappelé. Mais M. al-Sissi aurait lui-même ses propres raisons de se méfier de M. Tebboune, dont il se dit qu’il n’aurait pas apprécié son initiative de convier les factions palestiniennes pour des pourparlers à Alger.