Contribution de Sofia Charkaoui et de Amine Sennouni : La crise persistante de l'emploi au Maroc


Sofia CHARKAOUI                                          Amine SENNOUNI


Sofia Charkaoui est la vice-présidente de la Tariq Ibnou Ziyad Initiative (TIZI) et Amine Sennouni est le président de la Jeune communauté marocaine publico-éco (JCMP). Ils livrent, pour Maroc Hebdo, leur analyse et recommandations par rapport à la situation de l'emploi dans le Royaume.

Le Maroc fait face à un taux de chômage alarmant, atteignant son plus haut niveau depuis vingt-trois ans avec un taux de 13,5% selon  une note d’information relative à la situation du marché du travail au 3ème trimestre 2023, ccomparé à d'autres pays du continent où le taux de chômage est de 7%, cette situation requiert une analyse approfondie des facteurs qui y contribuent, qu'ils soient académiques, structurels ou conjoncturels.

Sur le front conjoncturel, les événements internationaux combinés à une croissance démographique ont créé un déséquilibre sur le marché du travail. Toutefois, la capacité d’un pays à se relever après des périodes de récession démontre sa résilience face à l'adversité.

En ce qui concerne les facteurs structurels, Sofia Charkaoui, vice-présidente de l'association TIZI et experte en stratégie d'entreprise, apporte son analyse éclairée sur la situation et souligne un décalage entre l'offre et la demande d'emplois, notamment dans le secteur agricole qui a souffert de la baisse de pluviométrie, ainsi que dans le secteur industriel, censé être le moteur de l'économie et de l'employabilité, mais qui rencontre divers obstacles.

Dans cette perspective, il est primordial de privilégier la mise en œuvre et la gouvernance dans l'élaboration de politiques publiques, plutôt que de se concentrer uniquement sur leur conception. Bien que des programmes tels que Awrach, Intilaka et d'autres aient été proposés, leur mise en œuvre n'a malheureusement pas été couronnée de succès.

Par ailleurs, les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent 90% du tissu économique marocain, font face à une augmentation des faillites ces dernières années en raison de divers facteurs. La hausse du taux directeur par Bank Al-Maghrib a restreint l'accès au crédit pour les petites et moyennes entreprises. Les prix croissants des matières premières importées ont également affecté les coûts de production, tandis que l'inflation générale a exercé une pression supplémentaire sur leur rentabilité.

Afin de relever ces défis, il est impératif de renforcer l'écosystème des PME, de promouvoir la formation et la reconversion professionnelle, et de favoriser l'investissement dans des secteurs à fort potentiel de croissance. Actuellement, plus de 50% des emplois sont créés dans des secteurs traditionnels tels que le commerce, l'agriculture et le transport. Il est donc primordial de favoriser la diversification économique.

Par ailleurs, il convient de noter que certains secteurs connaissent une automatisation croissante qui entraîne la suppression d'emplois, comme c'est le cas dans le secteur du BTP. Cependant, il est important de souligner que cette situation représente un faux problème, car l'automatisation détruit des emplois pour en créer d'autres, conformément au principe de Schumpeter. Dans ce contexte, il est essentiel de réorienter les compétences humaines en mettant l'accent sur l’ingénierie informatique et l'intelligence artificielle. Selon une étude récente, le Maroc aura besoin de plus que 100 000 emplois dans le domaine de l'ingénierie informatique d'ici 2030, alors que nous formons actuellement moins que 10 000 professionnels par an. 

Il convient de souligner l'effet d'inadéquation des profils académiques par rapport aux secteurs émergents, précise Dr. Amine Sennouni, président de l’association Jeune Communauté Marocaine Publico-éco (JCMP).  Il existe un besoin pressant d'adapter les programmes d'enseignement supérieur aux besoins du marché du travail en constante évolution. Cette inadéquation peut entraîner des difficultés pour les diplômés à trouver un emploi correspondant à leurs compétences.

En effet, La diversification des systèmes éducatifs : le système éducatif est composé de l’enseignement général (primaire, collège et lycée), l’enseignement supérieur et entre eux, la formation professionnelle. Nous parlons aussi d’un secteur public et un secteur privé, ce qui complique encore les choses. Trois ministères différents, chacun d’eux a un calendrier propre, des objectifs différents. A l’échelle régionale, nous avons une université, une académie, des délégations, des centres de formation professionnelle, ce qui pose le problème de la prise de décisions souvent contradictoires et des responsabilités. Les résultats ne peuvent pas être concluants. En effet, à la fin du processus de formation, on se trouve face à une inadéquation de cette formation avec les besoins du marché.

L’une des failles du système d’enseignement au Maroc est la constance  des programmes et contenus  qui sont dépassés et qui ne correspondent plus aux nécessités du monde moderne dans lequel nous vivons et auquel nous sommes attachés économiquement et avec qui beaucoup d’intérêts sont en jeu. Nos programmes donnent plus d’importance au côté quantitatif qu’au côté qualitatif, au côté apprentissage par cœur qu’à l’assimilation et au raisonnement logique. 

Dans le même ordre d’idées, le pays n’a pas besoin que de docteurs et d’ingénieurs, le pays a besoin aussi de techniciens, de professionnels dans différents métiers aussi nobles et aussi important que les métiers de bureau. Il faut donc revoir cette vision qu’ont nos familles et nos jeunes en voulant faire médecine ou des classes prépas, alors qu’ils n’ont ni la motivation ni les capacités intellectuelles pour les réussir. L’orientation doit se faire par les conseils de classe avec les professeurs qui doivent évaluer le niveau des élèves et des étudiants, en toute âme et conscience et d’une manière objective. 

De plus, le système d'enseignement supérieur au Maroc est confronté à un manque d'encadrement, avec un ratio d'un professeur pour 1000 étudiants. Cela peut entraîner un manque de suivi et de soutien individualisés pour les étudiants, ainsi qu'une diminution de la qualité de l'enseignement.

Un autre défi majeur est le syndrome du lauréat, où certains diplômés ont des réticences par rapport aux salaires proposés sur le marché du travail et préfèrent rester au chômage plutôt que d'accepter des emplois qui ne répondent pas à leurs attentes. Cela peut contribuer à l'augmentation du taux de chômage des diplômés.

Pour remédier à ces problèmes, il est essentiel de développer des organismes qui jouent un rôle d'intermédiaire entre les établissements de formation et les industriels. Ces organismes peuvent faciliter la collaboration entre les universités et les entreprises, en favorisant les stages, les programmes de mentorat et les partenariats de recherche. Ils peuvent également aider à identifier les besoins du marché du travail et à adapter les programmes d'études en conséquence.

En outre, il est crucial d'améliorer les conditions d'encadrement dans les établissements d'enseignement supérieur en augmentant le nombre de professeurs et en investissant dans la formation pédagogique. Cela permettra d'offrir un meilleur suivi et un enseignement de qualité aux étudiants, favorisant ainsi leur employabilité.

Enfin, il est important de sensibiliser les diplômés aux opportunités professionnelles existantes et de promouvoir une culture de l'entrepreneuriat , en encourageant l'innovation, la création d'entreprises et l'esprit d'entreprise, pour donner d’autres alternatives aux diplômés et stimuler la création d'emplois.

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