Entretien avec Sofia Alaoui, réalisatrice franco-marocaine

"J’ai envie de faire un cinéma très marocain"

La Franco-marocaine Sofia Alaoui a remporté, le vendredi 12 mars 2021, le César du meilleur court-métrage avec son film “Qu’importe si les bêtes meurent”. Dans cet entretien, la jeune réalisatrice de 29 ans revient sur cette belle consécration, sa vision du cinéma et ses futurs projets cinématographiques au Maroc.

Le jury de la 46e cérémonie des Césars vous a décerné le César du meilleur court-métrage grâce à votre film “Qu’importe si les bêtes meurent”. Vous attendiez-vous à recevoir ce prestigieux trophée?
Non, je ne m’y attendais pas. Je suis très contente d’avoir remporté cette distinction, qui est un aboutissement de soi, d’autant plus qu’elle émane d’un prestigieux jury. Ce fut un moment émouvant, c’est comme si je vivais un rêve éveillé. C’est une récompense pour le cinéma marocain et le cinéma indépendant.

Parlez-nous un peu de votre film
C’est l’histoire de Abdellah, un jeune berger qui est dans les montagnes de l’Atlas et qui part s’approvisionner dans un village à plus d’un jour de marche pour nourrir ses bêtes. Et une fois arrivé dans ce lieu, il découvre un lieu totalement déserté à cause d’un évènement à l’échelle internationale qui a bouleversé tout le monde. C’est un film de court-métrage qui questionne les certitudes et les normes qui peuvent parfois enfermer un individu et l’empêcher de vivre pleinement et d’aller à la connaissance de soi.

Quand je suis revenue au Maroc, j’ai trouvé une société assez normative qui ne questionne pas ses habitudes, son rapport sur sa foi, et les rapports sociétaux et interprofessionnels. Parfois on fait les choses par habitude, par respect d’une tradition ou par respect de la famille, sans questionner leur sens.

Quelles sont vos principales sources d’inspiration?
J’adore réaliser des films oniriques, humains, avec une touche de poésie, avec des personnes complexes. J’aime travailler la psychologie humaine à travers des personnages contradictoires qui n’arrivent pas à assumer leurs comportements.

Avant ce César, votre film, apparu pour la première sur les écrans en 2019, avait déjà reçu le Grand prix du jury lors de la compétition internationale du Festival de Sundance, qui s’est tenue entre janvier et février 2020 aux Etats-Unis. Cette nouvelle distinction constitue-t-elle un plébiscite de votre offre cinématographique?
Absolument. J’ai envie de faire un cinéma qui est très marocain et très ouvert sur le monde. La reconnaissance de cette production locale, à l’échelle internationale, lors d’évènements prestigieux, est un encouragement très fort. Cela confirme qu’on peut faire du cinéma de science-fiction, de femme, qui questionne la société, tout en ayant un aspect divertissant. Je suis très satisfaite de cet écho international.

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez?
Nous travaillons sur l’adaptation de ce court-métrage en long-métrage que j’espère tourner dans six mois, en collaboration avec le Centre cinématographique marocain (CCM). J’espère y associer des partenaires financiers marocains pour faire rayonner le cinéma marocain à l’étranger. Parallèlement, je suis en train de travailler sur une série télé marocaine pour les plateformes numériques comme Netflix. Les cinémas sont fermés au Maroc depuis plus d’un an. Les professionnels réclament leur réouverture pour relancer le secteur. Vous militez dans ce sens? Nous militons pour la réouverture des cinémas.

Il faut préserver le cinéma, qui est un aspect important de la culture. Il existe, certes, des plateformes, mais celles-ci ne permettent pas à des cinéastes indépendants comme moi de débuter leur carrière. Si on ne valorise pas le cinéma, on ne donnera pas l’opportunité à de jeunes réalisateurs de démontrer leurs talents. C’est une industrie culturelle qui permet de rayonner un pays, à l’instar de Hollywood, aux Etats-Unis, et de Bollywood, en Inde. J’aimerais que les autorités marocaines se rendent compte de cette dimension importante du cinéma.

Comment est née votre passion pour le 7e art?
Cette passion est née quand je vivais en Chine, où mon père était en poste à l’ambassade du Maroc à Pékin. J’avais une petite caméra qui me servait de jouet, et je faisais de petits films avec mes amies. Au fur et à mesure, cet amour pour le cinéma a agrandi, grâce notamment au soutien et à l’accompagnement de ma mère, que j’ai remerciée lors de la réception des Césars, qui m’ont été d’un grand apport dans ma carrière.

Ces pérégrinations avec vos parents vous ont-elles permis de renforcer votre culture générale et de mieux concevoir vos productions?
Effectivement. En dehors d’être une réalisatrice franco-marocaine résidente au Maroc et qui questionne son pays, je suis ouverte au multiculturalisme. Mon séjour en Chine et mes nombreux voyages avec mes parents m’ont permis de découvrir différentes nationalités, d’autres cultures, d’autres manières de vivre, de croire ou de penser. Autant d’expériences qui m’ont permis d’observer la société d’une manière différente, avec un peu de recul.