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La Simone de Beauvoir marocaine

IL Y A CINQ ANS, DISPARAISSAIT FATIMA MERNISSI

Toute sa vie durant, Fatima Mernissi a donné l’impression de vouloir faire en sorte que toutes les femmes arabes et musulmanes puissent dépasser les frontières imposées par le patriarcat.

C’était il y a cinq ans déjà. Dans son appartement du quartier de l’Agdal à Rabat, où elle logeait depuis son retour des États- Unis quelque trente ans plus tôt, la féministe marocaine Fatima Mernissi rendait par cette douce journée d’automne du 30 novembre 2015 son dernier souffle et laissait, hélas, en suspens cette question posée au milieu des années 1990 dans Rêves de femmes, son roman quasi autobiographique: “Quelle est la couleur du matin dans les rues désertes et silencieuses?”.

Acculée toute sa vie durant dans le harem familial, c’est sa propre mère -dont, dans l’ouvrage, elle ne révèle jamais le prénom- qui, en fait, se le demandait souvent, et à travers sa vie d’engagement, Mme Mernissi a donné l’impression de vouloir faire en sorte que toutes les femmes arabes et musulmanes puissent directement y répondre et d’elles-mêmes voir lesdites rues; pour ainsi dire dépasser ce qu’elle qualifiait même en anglais, langue dans laquelle elle écrivait généralement, de “hudûd”, c’est-àdire les frontières sacrées imposées par le patriarcat sans possibilité d’accès pour la gent féminine à la vie publique.

Nous sommes bien sûr en 2020, à plusieurs décennies déjà du Vieux-Fès décrit par Mme Mernissi dans Rêves de femmes et d’autres de ses livres, et beaucoup de pays de la région peuvent s’enorgueillir de nombreuses avancées réalisées au profit de la femme, y compris le Maroc. Ce dernier avait, par exemple, été nommément cité aux côtés de la Côte d’Ivoire, en février dernier, par la fille et haute conseillère du président américain Donald Trump, Ivanka Trump, comme les deux meilleurs élèves de l’Initiative pour le développement et la prospérité des femmes dans le monde (W-GDP), lancée un an plus tôt par Washington. La concernée s’était, à ce titre, félicitée de l’introduction par les autorités marocaines d’amendements à des lois pour promouvoir l’autonomisation économique des femmes et rétablir les droits fonciers et de propriété des femmes; amendements dont elle avait pu être personnellement témoin de la mise en oeuvre au cours de la visite de trois jours qu’elle avait effectuée en début novembre 2019 dans le Royaume.

Résistance des conservateurs
Aussi, impossible de ne pas faire référence à la Moudawana, la réforme du Code de la famille portée par le roi Mohammed VI dès son intronisation en juillet 1999, et ce en dépit de la résistance de la frange conservatrice de la société qui était même sortie par dizaines de milliers le 12 mars 2000 à Casablanca alors que le secrétaire d’État chargé de le Protection Sociale, de la Famille et de l’Enfance, Mohamed Saïd Saâdi, tentait de promouvoir le plan d’intégration de la femme au développement porté à l’époque par le gouvernement USFP (Union socialiste des forces populaires) de Abderrahmane Youssoufi.

Au passage, cette réforme avait beaucoup dû aux travaux critiques de Mme Mernissi envers le précédent code du 28 novembre 1957, débutés dès les années 1970 à l’Université Brandeis de Waltham avec son étude sur les effets de la modernisation sur la dynamique homme-femme dans la société marocaine -le roi Mohammed VI, dans le message de condoléances qu’il adressera aux membres de sa famille, la qualifiera d’“une des pionnières de la littérature féminine au Maroc, ayant contribué, des décennies durant, à l’enrichissement de la bibliothèque scientifique et littéraire nationale grâce à ses oeuvres distinguées”.

Il faut, ceci dit, se rendre à l’évidence: le harem existe encore. Il continue encore de vouloir reléguer la femme marocaine au second plan, et quand celle-ci s’y oppose, elle en subit, hélas, souvent la violence. Physique d’abord: selon les résultats d’une enquête que vient de rendre publique le 27 novembre le HCP à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, c’est 57% de la population féminine nationale, soit 7,6 millions de personnes (!), qui ont subi au moins un acte de violence, tous contextes et toutes formes confondus durant les douze mois précédant l’enquête.

C’est, certes, 6 points de moins qu’il y a dix ans, quand ce taux frisait les 63%, mais il n’en reste pas moins que c’est pratiquement la population totale du Togo qui continue encore, chaque année, d’être violentée au Maroc, et qu’il est inacceptable que le Royaume soit engagé sur un trend baissier aussi lent. Surtout qu’entretemps, une loi sur les violences faites aux femmes est entrée en vigueur -en septembre 2018-, et qu’en principe on aurait dû donc assister à une chute encore plus drastique des actes de violence contre les femmes.

Violence symbolique
C’est qu’une certaine normalisation continue, malheureusement, encore de prévaloir envers ces actes, et ce même parmi les femmes: dans le contexte conjugal par exemple, celles-ci sont 38%, selon le HCP, à accepter la violence au nom du maintien de la stabilité de la famille. Quelque 21% des femmes estiment même que leur conjoint a le droit de les battre si elles sortent de chez elles sans autorisation -le harem, littéralement. Au surplus, même parmi les femmes qui se refusent à ces violences, l’omerta est de rigueur.

“Suite à l’incident de violence physique et/ou sexuelle le plus grave subi par les femmes au cours des 12 derniers mois, 10,5% des victimes de violences contre 3% en 2009 (près de 18% pour la violence physique et moins de 3% pour la violence sexuelle) ont déposé une plainte auprès de la police ou d’une autre autorité compétente,” regrette le HCP. “Elles sont moins de 8% à le faire en cas de violence conjugale contre 11,3% pour la violence non conjugale”.

Femmes et hommes confondus, beaucoup ignorent même qu’une loi sur les violences faites aux femmes existe, à raison de 58% pour les premières et 57% pour les deuxièmes. Ce qui implique qu’un effort de pédagogie est sans doute à faire de la part des pouvoirs publics. Au final, on se retrouve avec des millions de femmes encaissant aussi bien des séquelles physiques -égratignures et ecchymoses (52,2%), entorses et dislocations (11,2%), incisions profondes et blesssures graves (5,5%), blessures au tympan ou aux yeux (5%), fractures ou fissurations des os (5,2%), cassures des dents (4,9%) et, en cas de violence sexuelle, blessures et déchirures au niveau des organes génitaux (13,6%), hémorragies (11,7%), maladies sexuellement transmissibles (9%), blessures et ecchymoses (6,6%) grossesses non désirées (3,5%)- que psychologiques -dans 60,2% des cas.

Mais il y a plus: à ces violences physiques s’ajoutent également une violence symbolique. Celle-ci se traduit notamment par une culture de viol largement répandue, jetant la pierre à la femme qui, en n’étant par exemple pas voilée ou en occupant simplement l’espace public, se voit elle-même accusée d’avoir provoqué les violences à son encontre. Tel fut notamment le cas de Khadija, cette adolescente régulièrement violée par des garçons de son village d’Ouled Ayad, dans la province de Fquih Bensalah, et qui, quand son affaire se fut ébruitée fin août 2018, fut questionnée quant à sa vertu, qu’une femme médecin dans une vidéo largement relayée alors sur les réseaux sociaux allait par exemple publiquement soupçonner d’être légère, au lieu d’apporter son soutien à la victime.

Tout au long de son parcours académique, Mme Mernissi aura à coeur de dénoncer cet état de fait, d’autant plus que celui-ci a des soubassements encore plus pernicieux: en fin de compte, il est question d’un récit masculin qui souhaite continuer de s’imposer et d’étendre son emprise au-delà des harems d’antan, du moment que la femme musulmane n’est plus cantonnée à ceux-ci. On pourrait dès lors, pour la pasticher elle qui avait intitulé une de ses oeuvres majeures Le Harem politique (Albin Michel), parler de harem sociétal.

Au cours de ces dernières années, on a vu la traduction de ce harem au sujet notamment de la question de l’héritage, dont le système actuel continue de bénéficier aux hommes -l’islamologue Asma Lamrabet, héritière revendiquée d’ailleurs de la pensée de Mme Mernissi au Maroc, se retrouvera littéralement, en mars 2018, à la porte de la pourtant très libérale Rabita mohammadia des oulémas, dont elle présidait le Centre d’études féminines en islam, pour l’avoir contesté-, ou encore celle de l’avortement, que le roi Mohammed VI souhaite assouplir depuis mars 2015 sans que la classe politique suive pour l’heure, l’aggiornamento y afférent butant encore sur le refus d’obtempérer des mouvances islamistes au sein de la société.

Une quête inachevée
Mme Mernissi avait, à cet égard, à plusieurs reprises balayé d’un revers de main les arguments utilisés justement par ces mouvances, qui prétendent se baser sur la loi coranique et la Sunna, en rappelant que si loi coranique et Sunna il y a effectivement, les lectures qui en sont faites ont systématiquement été dues, au cours d’une grande partie de l’histoire du monde arabo-musulman, à des hommes, et que le prophète Mohammed lui-même, dans l’embryon d’État qu’il dirigeait à Médine au début du VIIe siècle, encourageait la participation des femmes -il élira même sa favorite, Aïcha, gardienne de l’interprétation authentique de son message, dans un hadith connu de la tradition prophétique.

Dans une polémique restée célèbre, feu Abdelkebir M’Daghri Alaoui, qui occupait alors le poste de ministre des Habous et des Affaires islamiques, prendra nommément à partie, en février 1998, Mme Mernissi et sa rhétorique -il l’invitera toutefois, quelques mois plus tard, à la 5ème édition de l’Université de la Sahwa au même titre que Hinde Taarji, dont il avait également critiqué l’essai Les voilées de l’islam (Balland)-, et à l’évidence la même opposition d’idées semble, plus de vingt ans plus tard, encore rugir dans le débat intellectuel marocain.

Que faut-il retenir aujourd’hui de Mme Mernissi et de son militantisme, maintenant que plus de cinq ans nous séparent de son funeste départ? Beaucoup, sans doute, et pas assez en même temps, tellement il semble y avoir loin encore de ce que les rêves des femmes qu’elle avait transcrits puissent, à terme, se réaliser. Et qu’enfin soit connue de tous, indépendamment de leur genre, “la couleur du matin dans les rues désertes et silencieuses”. Une quête qui, résolument, doit se poursuivre au Maroc, encore et encore.