Siham Tahri: "Le digital me permet d'expérimenter de nouvelles formes d'art engagé"

Entretien avec l’artiste peintre Siham Tahri

L’«artiviste» Siham Tahri présente, samedi 4 décembre 2021, son exposition inédite «Femmes sous l’emprise des codes», à Fès, à l’hôtel Nour Plazza. Une exposition qui fait partie du projet artistique «un Monde sous l’emprise des codes», un projet à travers lequel Siham Tahri espère éveiller les consciences et pousser à la réflexion sur des maux de notre société, notamment la violence à l’égard des femmes. Rencontre avec une artiste engagée.

«Femmes sous l’emprise des codes», votre nouvelle exposition, traite de manière originale et inédite le phénomène des violences à l’égard des femmes. Quelle a été la genèse de cette exposition?
Plusieurs facteurs m’ont poussée à réfléchir à la réalisation d’un tel projet. La première est mon implication en faveur de plusieurs causes comme celle des femmes et mon engagement pour combattre toutes les formes de discriminations et de violences qu’elles peuvent subir. Durant cette pandémie, les données et les rapports provenant de ceux évoluant en première ligne montrent que tous les types de violence contre les femmes et les filles, et surtout la violence domestique, se sont accrus.

Une pandémie parallèle s’est ainsi installée partout dans le monde et les femmes victimes de violence sont de plus en plus isolées des personnes et des ressources qui peuvent les aider. J’ai également pu constater ces violences lors d’ateliers organisés avec l’association Initiatives pour la protection des droits des femmes (IPDF) et dans lesquels j’ai été en contact avec des survivantes. Des témoignages choquants sur leurs conditions m’ont énormément affectée, j’ai donc décidé de travailler sur ce sujet.

Pourquoi le choix des QR codes comme principale matière pour vos créations dans le cadre de cette exposition?
Avec la vaccination, chacun de nous s’est vu attribuer un pass sanitaire identifié par code QR, un code devenu nécessaire pour accéder aux administrations publiques, semi-publiques et privées et qui a suscité un débat sociétal relatif à l’éthique des dispositions imposées par le gouvernement. Le QR code est devenu ainsi un outil à usage incontournable avec la mise en place du pass sanitaire.

J’ai ainsi fait le rapprochement entre le mode de fonctionnement des codes QR et celui des lois: ces codes qui régissent nos vies comme le code de la famille, le code pénal, le code du travail… et ainsi dénoncer en tant qu’activiste les articles de lois qui ne doivent plus être appliqués de nos jours et qui relèvent de l’archaïque tout en utilisant ce code QR. L’objectif est de rendre cet interactif outil numérique créatif et de l’utiliser comme un nouveau médium artistique.

L’exposition «Femmes sous l’emprise des codes» sera spécifiquement dédiée à la dénonciation de dispositions discriminatoires envers les femmes dans des textes de loi et qui légitiment la violence du genre. Vous savez, l’art peut rendre visible l’invisible.

Sous l’apparence du carré du code QR que l’on voit, se cache une information à décrypter et qui a pour vocation de codifier l’être humain en positif–négatif, vacciné-non vacciné, tout comme derrière la qualification de textes de loi se cache la volonté, consciente ou non, du législateur de codifier la vie des femmes en conforme ou non conforme à une vision stéréotypée de la femme: réduite à sa fonction reproductive et à la garantie de la patrilinéarité de sa descendance.

Veuillez nous en dire plus sur l’expérience inédite proposée par cette exposition, où les visiteurs peuvent scanner des codes QR et découvrir des contenus parfois bouleversants…
Cette exposition contemporaine sera une présentation de plusieurs panneaux de codes QR stylisés, une nouvelle approche au Maroc pour sensibiliser sur certains maux de la société, une manière interactive de les aborder autrement, outre les messages traditionnels que nous avions l’habitude de voir et qui n’attirent plus l’attention comme auparavant. Le code QR, par sa forme labyrinthique, suggère la présence d’un secret, il interpelle de manière «ludique» l’utilisateur qui l’incite à s’interroger, à scanner… il le plonge dans une expérience multimédia instantanée et connectée, recevant un flot d’informations.

C’est une exposition qui surprendra par son originalité, mais dont le point le plus important est le questionnement et l’introspection que cela engendrera. Il s’agit d’une pratique d’art sociologique, puisque chaque code QR porte en lui un message (ça peut être un chiffre, un témoignage de victime, une vidéo, un audio, un récit, un texte de loi qui n’est pas en faveur des femmes, des doléances de militantes) dont le but est de pousser à un engagement individuel, émotionnel, éthique ou cognitif.

Les violences à l’encontre des femmes se sont amplifiées lors des périodes de confinement à cause du Covid-19. Outre les messages classiques véhiculés par les médias traditionnels, comment l’art, notamment digital, peut-il servir de plaidoyer efficace et pousser à la réflexion?
L’art est un excellent support de communication, c’est un langage universel. Il élève l’esprit, aiguise notre sensibilité et adoucit nos moeurs, il joue un rôle de méditation. Avec l’art, on peut faire passer plusieurs messages en douceur et pousser ainsi à la réflexion qui incite à l’action.

Je pense qu’on peut aujourd’hui voir dans le digital de nouvelles opportunités d’expérimentation artistique et une occasion de démocratiser l’art en rendant l’accès aux oeuvres plus facile, ce qui auparavant était réservé à des populations plus restreintes. La technologie peut être au service de l’art en y apportant une nouvelle forme d’interactivité, et en engageant donc davantage les publics.

Ce n’est pas la première fois que vous axez vos créations et oeuvres autour de questions liées aux droits de l’Homme. D’où puisez-vous cet «artivisme»?
Le militantisme est une affaire de famille. J’ai grandi dans un milieu qui dénonce toute forme d’injustice. Mon oncle, feu Mohamed Guessous, père de la sociologie au Maroc, était un grand militant. En tant que citoyenne d’abord et artiste ensuite, qui aime son pays, je milite à ma manière en utilisant l’art engagé et engageant, celui qui mobilise le spectateur et le fait sortir de son inertie, le poussant ainsi à des prises de positions.

Votre exposition s’inscrit dans le cadre d’une série de manifestations où la lutte contre la violence à l’égard des femmes est le principal thème. Quelles en sont les prochaines étapes?
Mon projet artistique a pour objectif de sensibiliser le maximum de personnes et d’impliquer les jeunes, les étudiants, et les citoyens en général, en vue de promouvoir une conscience collective sur le phénomène des violences à l’égard des femmes. J’exposerai dans plusieurs villes du Royaume et dans différents endroits, notamment au sein des universités où, d’ailleurs, des conférences-débats seront organisées. «Femmes sous l’emprise des codes» n’est qu’un volet du grand projet artistique que j’ai entamé, «Un Monde sous l’emprise des codes», une manière d’éveiller un peu les consciences sur les maux de notre société avec comme principal support, l’art.