Seif Kousmate: "Il y a 150.000 esclaves en Mauritanie"



Expulsé de la Mauritanie le 24 mars 2018, Seif Kousmate nous explique dans cet entretien le pourquoi de son voyage dans ce pays et les conditions de son arrestation.

Vous avez été expulsé, le 24 mars 2018, de Mauritanie, où vous vous étiez rendu pour un reportage sur le phénomène de l’esclavage. Racontez-nous ce qui s’est passé.
Effectivement, de par mes lectures, j’ai toujours été intrigué par la persistance de l’esclavage en Mauritanie, pays situé à quelques encablures seulement du Maroc, et j’avais dans l’idée de m’y rendre en reportage. Après avoir pris contact avec des activistes, j’ai sauté le pas début mars et je me suis rendu dans le pays en tant que touriste, car le processus d’accréditation est long et compliqué, et je n’aurais sans doute jamais été accrédité car le sujet de l’esclavage déplait aux autorités mauritaniennes, qui font tout pour le passer sous silence. C’est ce que m’ont d’ailleurs dit mes contacts.
J’ai également préféré utiliser mon passeport marocain, afin d’éviter d’éveiller des soupçons supplémentaires. En tant que Français, je pouvais attirer l’attention.

Vous avez pu faire votre reportage tranquillement?
Oui, car j’ai tout fait pour rester le plus discret possible. Mon séjour a duré vingt jours. J’ai pu rencontrer plusieurs militants anti-esclavagistes, à l’instar de Biram Dah Abeid, qui avait été candidat à la présidentielle en 2014. J’ai aussi pu circuler librement. Ce n’est qu’en voulant partir, le 20 mars, pour le Sénégal en passant par le poste-frontière de Rosso que j’ai été arrêté.

Est-ce certains de vos contacts qui vous auraient «vendu», si j’ose dire?
Non, c’est beaucoup plus prosaïque que cela. Il se trouve que les services de sécurité mauritaniens sont en état d’alerte du fait d’un risque terroriste plus élevé, donc ils sont plus regardants envers les étrangers. Ils m’ont d’abord retenu pour le contrôle puis, en fouinant dans mes affaires, ils ont trouvé mon passeport français, ce qui leur a mis la puce à l’oreille. Ça les a interpellés que j’aie préféré utiliser mon passeport marocain, sachant que je n’avais que rarement recours à ce dernier comme le montrait le peu de tampons qu’il contenait. En fait on m’a pris pour un terroriste. J’ai dû leur avouer que j’étais photojournaliste et que je me trouvais en Mauritanie en reportage, en leur montrant mes photos. Ils ont alors saisi mon matériel et m’ont transféré à Nouakchott, la capitale.

Votre garde-à-vue n’a, paraît-il, pas été sans écueil…
Oui, après avoir été arrêté, on n’a rien voulu me dire de mes chefs d’inculpation. J’ai dû entamer une grève de la faim pour faire entendre ma voix. Après coup, ils étaient inquiets. On m’a alors informé que j’allais être reconduit à la frontière; j’ai préféré payer l’avion pour rentrer à Casablanca.

Vous avez pu reprendre votre matériel?
Oui, mais tout a été effacé. Je n’ai plus aucune trace de mon travail.

Referiez-vous la même chose?
Un phénomène comme l’esclavage mérite qu’on en parle. Près de 150.000 personnes seraient en situation d’esclavage en Mauritanie. Les activistes parlent d’un minimum de 20% de la population.

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