"Tous les secteurs ne se valent pas"

Entretien avec Hassan Chouaouta, président de l’Association marocaine des experts en gestion des déchets et en environnement

Le militant associatif et activiste environnemental Hassan Chouaouta a récemment fait partie d’un panel d’experts consultés par le Chef du gouvernement pour élaborer la stratégie de déconfinement de son cabinet. Il livre ici, pour Maroc Hebdo, son point de vue sur la question.

Dans un document que vous avez fait publier via l’Association marocaine des experts en gestion des déchets et en environnement (AMEDE), dont vous êtes le président, vous vous êtes prononcé pour un déconfinement économique par secteurs et par activités. Qu’est-ce qui fonderait la pertinence d’un tel choix?
On ne peut aujourd’hui mettre tous les secteurs et toutes les activités sur un même pied, c’est un fait. Prenons par exemple l’agriculture: elle emploie en moyenne 2,5 à 3 millions de personnes, ce qui comme vous pouvez l’imaginer, et socialement mais aussi sur le plan économique, n’est pas la même chose qu’un autre secteur qui, lui, en emploierait, mettons, “juste” 10.000. Dans ce cas-ci, l’agriculture sera naturellement considérée comme étant plus prioritaire.

En fait dans mon étude, le nombre de personnes employées n’est qu’un critère parmi une quinzaine d’autres sur lesquels j’ai choisi de m’appuyer, tout en soulignant bien entendu que mon modèle ne prétend aucunement à la perfection, tant s’en faut. Outre le nombre de personnes travaillant dans le secteur, j’ai par exemple aussi pris en compte la part dans le produit intérieur brut (PIB) -là aussi, soit dit en passant, l’agriculture tient le haut du pavé-, le nombre d’entreprises dans chaque secteur, le nombre de salariés par entreprise, etc. Et pour chacun de ces critères j’ai essayé de fixer un barème qui, à mes yeux, me paraissait objectif et pertinent.

Et quels autres secteurs, en dehors de l’agriculture, sont selon votre étude prioritaires économiquement à déconfiner?
Alors, j’ai relevé l’industrie, le commerce, le transport des marchandises, la construction, les finances et assurances et les services. Dans cet ordre précisément, juste après l’agriculture qui selon mes critères arrive en première place.

Et comment se matérialiserait concrètement le modèle de déconfinement que vous défendez?
J’opte personnellement, et cela je l’ai d’ailleurs souligné dans mon étude, pour un déconfinement qui serait graduel, ciblé et objectif, et je rejoins en cela l’approche qui semble aujourd’hui tenir la corde au niveau de l’Etat. Car comme je l’ai dit, tous les secteurs ne se valent pas et l’on ne peut prendre le risque, par ailleurs, de miner tous les efforts qui ont été consentis au cours des deux derniers mois pour limiter la propagation de la pandémie de Covid-19 sur le territoire national et qui, à mon sens, ont été admirables à plus d’un titre.

Des secteurs qui comptent, à l’instar de l’événementiel, des déplacements à l’étranger, des meetings et des conférences ne peuvent, eux, tout simplement pas pour pour l’instant repartir, car ils impliquent moins de distanciation sociale de la part des citoyens, et donc plus de risques de contaminations et un nombre de cas qui s’accroitrait -ce qu’au moment actuel le Maroc ne peut pas se permettre. Il en va de même aussi, par exemple, des fêtes, des coiffeurs, des hammams, etc. Partout, en fait, où les gens ont tendance à se mélanger. Par contre, on est aujourd’hui tout-à-fait en mesure de reprendre, avec bien sûr les précautions qui s’imposent, dans des secteurs comme la pêche, comme la construction. Dans l’agriculture, que j’ai déjà mentionnée, il faudra par exemple faire attention aux milieux de travail sous serre, où la promiscuité peut s’avérer dangereuse pour le personnel.

Pouvoir reprendre dans un secteur implique que le secteur en question ait les moyens de le faire. Mais est-ce vraiment aujourd’hui garanti, après tant de semaines de confinement?
Bien sûr que non, et je pense là par exemple notamment au tourisme, qui est actuellement en ruine et aura beaucoup de mal à se relever. Mais ceci implique seulement que davantage d’efforts auront à être faits, pas que la partie est perdue et qu’il faille se laisser aller au découragement.

Vous avez qualifié les efforts faits par les autorités marocaines pour lutter contre la pandémie de Covid-19 d’“admirables”. A quels points précisément faites-vous référence?
Ce qu’il y a surtout lieu de saluer, c’est la réactivité du ministère de la Santé et celui de l’Intérieur qui, faut-il le rappeler, n’étaient pas du tout préparés à confronter ce genre de pandémies, car tout bonnement tout le monde a été pris de court, et ce sur la planète entière. Et cela se voit notamment dans le nombre de cas et de décès, qui reste relativement bas au regard du risque qui était préalablement encouru.

Vous avez récemment fait partie d’un panel qui a eu l’occasion d’échanger avec le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, au sujet de la stratégie de déconfinement à suivre. Avez-vous eu l’occasion de parler justement avec lui de cette gestion de la pandémie?
C’était un échange qui a eu le mérite d’être sincère et ouvert, et où M. El Othmani a fait preuve d’une grande capacité d’écoute. J’ai dit ce que j’avais à dire, j’ai donné mon point de vue tel que je vous l’expose maintenant. Ce genre de discussions doit à mon sens se produire le plus souvent, car il permet aux politiques d’aborder les problèmes avec des regards d’abord nombreux et surtout différents.

Qu’est-ce qu’il faudra à votre avis changer dans le futur, en se basant sur l’expérience actuelle de Covid-19?
Beaucoup de choses doivent changer, cela est sûr. Ce qu’on a pu par exemple constater, c’est l’importance de l’autosuffisance alimentaire. Si le Maroc n’était pas un pays agricole, Dieu seul sait où nous en serions actuellement. Et j’en viens ici au point de certaines agricultures fortement consommatrices d’eau, et ce dans des régions où les ressources hydriques ne sont même pas suffisantes, et où l’on investit pourtant beaucoup de moyens car cela peut être exporté et rapporter des devises -ce n’est absolument pas viable comme modèle et cela saute d’autant plus maintenant aux yeux. Aussi, au plan social, il est impératif, je pense, d’accélérer le chantier du registre unique, car beaucoup prennent enfin aujourd’hui la pleine mesure de la précarité d’un grand nombre de nos concitoyens, qui se sont retrouvés, dès lors qu’ils ont été obligés de se confiner chez eux, sans rien.

Et sur ce même plan je pense qu’il est primordial de continuer à travailler sur le désenclavement des régions. Prenez par exemple l’industrie: 50% de nos unités industrielles se concentrent à Casablanca, tandis que dans des régions entières on en trouve une trentaine tout au plus. On ne peut plus se permettre ce choix que l’on a dans certaines zones de soit épouser une carrière dans la fonction publique, soit se retrouver au chômage. Et pour encourager l’implantation d’unités industrielles, il faudra bien sûr travailler sur les infrastructures, notamment logistiques.


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