Sebta, Mellilia et les iles marocaines occupées par l'Espagne

Les dernières colonies d’Afrique

L’Espagne n’a tout simplement pas sa place dans un endroit où elle ne bénéficie pas de continuité géographique.

Ces derniers mois de crise avec l’Espagne, qui a en fait commencé bien avant l’affaire de l’hospitalisation du secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, outre-Gibraltar, a eu le mérite de rappeler à l’opinion publique marocaine une chose: qu’au nord du Maroc se trouvent encore plusieurs territoires, ou “présides” pour reprendre le jargon espagnol d’usage, que la voisine ibérique continue d’occuper malgré que plus de 65 ans soient désormais passés depuis sa reconnaissance de l’indépendance du Royaume.

Sebta et Melilla bien sûr, pour les plus connus de ces territoires, mais aussi les îles Jaâfarites, au large du village de Ras El Ma, dans la province de Nador, celles d’Al Hoceima, dans la province éponyme, ou encore la presqu’île de Badès, que les incollables en géographie du monde entier connaissent parce que s’y trouve la plus petite “frontière” de la planète, longue de 85m à peine.

Raison officielle du maintien de cette présence coloniale? La couronne espagnole a soi-disant ajouté ces “présides” à ses possessions avant l’établissement, par le truchement de la dynastie alaouite dans la seconde moitié du XVIIe siècle, de l’État marocain moderne. Ce qui n’est pas tout-àfait vrai, puisque l’Espagne n’a jamais cessé tout au long de l’histoire d’en repousser les frontières, notamment lors de la fameuse “guerra de Africa” de 1859-1860, au cours de laquelle l’armée espagnole avait envahi la ville de Tétouan.

Et de toute façon ce n’est même pas l’actuelle maison des Bourbons qui a été à l’origine de la plupart de ces conquêtes, mais celles qui l’ont précédée, ce qui fait que selon ses propres critères de légitimité Madrid n’a, en fait, rien à faire de ce côté-ci de la Méditerranée.

“Xénophobie historique”
D’aucuns, à l’instar de l’universitaire espagnol Eloy Martin Corrales, que l’on ne peut pour le moins taxer de sympathies pro-Maroc dans la mesure où il ne manque pas d’assimiler le régime politique marocain à une dictature, soulignent souvent, à cet égard, la “xénophobie historique” que l’on trouve dans de nombreux milieux espagnols, comme il l’avait écrit fin juillet 2002, une dizaine de jours après la fin du conflit autour de l’îlot Leïla, dans le quotidien El Pais.

C’està- dire, plus concrètement, la peur du retour sur la péninsule Ibérique, plus de cinq siècles après en avoir été chassé, du “Moro cortacabezas”, en d’autres termes coupeur de tête, qu’il faudrait continuer de tenir à distance au moyen de la dissuasion militaire, puisqu’il faut rappeler que trois des cinq présides, à savoir les archipels des Jaâfarites et d’Al Hoceima ainsi que Badès, ont uniquement vocation à accueillir des garnisons.

Et on a pu voir l’illustration de cette idéologie foncièrement raciste rien que ce 1er juin 2021, par le biais des provocations des Forces armées espagnoles (FAU) qui, au prétexte d’“exerce[r] l’une de leurs principales missions d’appui aux positions de souveraineté nationale (sic) en Afrique du Nord”, ont opéré des manoeuvres au large des îles d’Al Hoceima. Comme si l’on était encore à l’époque des fameux pirates rifains Ibaqouyen qui sévissaient dans la zone au XIXe siècle notamment.

Non, si le Maroc veut effectivement récupérer ses présides, c’est par des voies légales. Ce qui l’a d’ailleurs amené dans la foulée même de la déclaration commune hispano-marocaine du 7 avril 1956, rétrocédant au Royaume la zone khalifienne du nord, à déposer son dossier auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), après que le général Francisco Franco ait unilatéralement exclu de cette déclaration lesdits présides ainsi que Tarfaya (qui ne sera récupéré qu’en avril 1958), Sidi Ifni (juin 1969) et bien sûr le Sahara marocain.

Le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, dans sa fameuse déclaration du 19 décembre 2020 à la chaîne satellitaire panarabe Asharq, n’avait, au passage, rien dit d’autre en parlant d’un dossier dont “viendra le temps” de discuter, lui qui avait vu moins de deux jours plus tard le gouvernement Pedro Sanchez lui opposer une levée de boucliers intempestive étant allée jusqu’à la convocation “en urgence” de l’ambassadrice du Maroc à Madrid, Karima Benyaïch, par la secrétaire d’État espagnole aux Affaires étrangères, Cristina Gallach -qui avait à cette occasion déclaré à la diplomate marocaine que “l’Espagne attend de tous ses partenaires qu’ils respectent sa souveraineté et son intégrité territoriale (sic)”.

Le prédécesseur de M. El Othmani, à savoir Abdelilah Benkirane, avait, lui, même eu des propos plus diplomatiques lorsque, répondant début juillet 2015 à une question du député PI (Parti de l’Istiqlal) Nourdine Moudian à la Chambre des représentants, avait lâché qu’il n’allait “pas parler de ce sujet si ce n’est pas Sa Majesté le Roi qui a décidé [qu’il] en parle”, laissant en même temps la balle dans le camp du Palais.

Que pense d’ailleurs le Palais de tout cela? Le roi Mohammed VI n’a, en vingt-deux ans de règne, jamais directement abordé le sujet, si ce n’est pour rappeler “en personne”, comme l’avait alors bien souligné le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué, l’ambassadeur Omar Azziman de Madrid suite à “la visite regrettable de sa majesté le roi Juan Carlos [d’Espagne], les 5 et 6 novembre [2007] dans les deux villes occupées de Sebta et Mellila”.

Visite qui était tombée en même temps que le trente-deuxième anniversaire de la récupération de la région saharienne de Saguia El Hamra. Soit une atteinte non seulement physique mais également symbolique à l’intégrité territoriale du Royaume.

Levée de boucliers
Le chef de l’État est, on le sait, un patriote dans l’âme, se revendiquant ouvertement du “parti du Maroc”, comme il l’affirmait notamment dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2013. À ce titre, les anecdotes abondent sur comment il avait par exemple juré, suite à une rencontre avec José Maria Aznar où l’ancien président du gouvernement espagnol s’était montré condescendant envers les officiels marocains, de “venger la dignité et l’amour-propre du Royaume”.

Et, immanquablement, on ne peut que retrouver, en filigrane, une empreinte royale dans la gestion faite ces dernières années du dossier des présides par le Maroc mais aussi celle, plus généralement, de la question de l’intégrité territoriale nationale, avec donc le Sahara mais aussi par ailleurs les frontières maritimes justement avec l’Espagne au niveau de l’archipel des Canaries.

Ainsi, de proche en proche, l’on arrive à la prémonition de l’ancien ambassadeur espagnol à Rabat, Alberto Navarro, qui dans une interview publiée début décembre 2012 par le média Correo Diplomatico avait confié qu’à ses yeux Marocains et Espagnols étaient condamnés à s’asseoir à table pour dialoguer, laissant entendre que ces derniers se devaient bien un jour de rendre Sebta, Melilla et co à leurs vrais propriétaires -et suscitant bien entendu, au passage, un tollé chez lui. Ces présides se trouvent en effet aujourd’hui sous perfusion, après que le Maroc leur a coupé les ailes en fermant ses frontières commerciales avec eux.

Une situation artificielle
D’abord, début août 2018, avec Melilla. Suivie quelque deux ans plus tard, le 9 octobre 2020, par Sebta. Mais point de coup de tête là: pour Melilla, le Maroc avait commencé, auparavant, par inaugurer le port de Beni Ansar, de sorte à ne plus dépendre du préside pour approvisionner le hinterland consistant en la province de Nador et plus globalement de l’Oriental.

À telle enseigne que les autorités locales se sont mises à réfléchir à une ligne maritime avec la ville algérienne de Ghazaouet, en arrivant même, tellement l’asphyxie économique en était à son bord, à ne plus vouloir imposer de visas aux touristes originaires de la voisine de l’Est. Pour Sebta, ce fut la construction pour 92 millions de dirhams (MDH) en faveur de la population de Fnideq, ville limitrophe vivant principalement de la contrebande avec ledit préside, d’une zone d’activités économiques (ZAE) comprenant 251 entrepôts.

Sauf que les travaux se doivent aujourd’hui d’accélérer plus, car on l’a vu le 17 mai 2021, lorsque les riverains ont eu la possibilité d’affluer vers Sebta, ils ne l’ont pas ratée étant donné que les alternatives leur manquent -ce qui, le 5 février 2021 déjà, les avait poussés à initier un mouvement de protestation. Mais l’économie sebtie ne s’en porte pas mieux et voit ses commerces mettre la clé sous le paillasson, comme de nombreuses organisations professionnelles s’en plaignent.

Et ceci n’est en fait, en fin de compte, que le résultat logique d’une situation tout-à-fait artificielle, du fait que l’Espagne n’a tout simplement pas sa place dans un endroit où elle ne bénéficie pas de continuité géographique; argument que, d’ailleurs, ses officiels euxmêmes utilisent à propos de Gibraltar qu’ils revendiquent alors qu’ils l’ont cédé dans les mêmes conditions qu’eux ont mis la main sur les présides, c’est-à-dire par la force. Justement, le Maroc a espéré qu’à un moment l’affaire gibraltarienne ferait un tant soit peu avancer les choses, puisqu’on se rappelle cette déclaration de fin novembre 1975 du roi Hassan II: “Le jour où l’Espagne aurait Gibraltar, le Maroc aurait forcément Sebta et Melilla.

Aucune puissance ne pourra permettre à l’Espagne de posséder les deux verrous du même détroit. Gibraltar, Sebta et Melilla doivent être une affaire hispano-marocaine”. Mais le moins que l’on puisse dire est que Madrid semble vraiment décidée à vouloir gagner sur tous les tableaux. En tout cas, ce qui s’est passé avec M. Ghali, laissé libre ce 1er juin 2021 par l’Audience nationale, le plus haut tribunal du système judiciaire espagnol, alors qu’il est poursuivi pour crimes contre l’humanité, tortures, génocide et séquestration, montre que le Maroc ne doit plus faire de cadeau gratuit et qu’il est en fait engagé, qu’il le veuille ou non, dans une guerre diplomatique avec une certaine classe politique espagnole -il ne faut pas généraliser, soit dit en passant, au peuple espagnol- aux complexes colonialistes affirmés. Que, comme l’avait indiqué un communiqué du 8 mai 2021 du ministère des Affaires étrangères, il en tire vraiment les conséquences...